Je ne suis pas cardiologue. Je n’ai pas consulté le dossier médical de Claude Julien. Je ne connais pas la cause exacte des douleurs à la poitrine qui ont forcé son hospitalisation.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Par contre, dans ma carrière, j’ai côtoyé assez d’entraîneurs-chefs pour comprendre que cet emploi est incompatible avec une vie saine et équilibrée.

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Le Canadien de Montréal a perdu les services de son entraîneur-chef, Claude Julien, après que ce dernier eut subi un malaise à la poitrine dans la nuit de mercredi à jeudi. Julien a été hospitalisé et ne devrait pas reprendre son poste derrière le banc de sitôt.

L’ancien gérant des Cardinals de St. Louis, Tony LaRussa, vivait à l’hôtel six mois par année. Même lorsque son équipe jouait à domicile. Isolé de sa famille, il affirmait pouvoir se consacrer pleinement à son travail. Après les parties, il lui arrivait de réviser ses décisions jusqu’au lever du soleil.

Et son cas n’est pas exceptionnel.

Les entraîneurs-chefs sont tous d’étranges créatures. Des combattants. Des compétiteurs. Des perfectionnistes. Ils ne comptent pas leurs heures. Mangent par nécessité. Dorment mal.

Guy Carbonneau peut en témoigner. Il a dirigé le Canadien de 2006 à 2009.

Il y a des jobs pas mal plus stressantes dans le monde. Surtout dans le contexte actuel. Entraîneur-chef, quand tout va bien, c’est facile. Mais quand ça va mal, tu te mets de la pression pour trouver des solutions.

Guy Carbonneau

« La pire chose, c’est quand tu ramènes tes problèmes à la maison. Tout le monde te dit : “Ne fais pas ça.” Mais crois-moi, c’est plus facile à dire qu’à faire. Après le match, j’aimais rester à l’aréna pour jaser avec mes adjoints. Pour décortiquer le match. J’essayais de tout régler avant de retourner chez moi. Mais à la maison, tu continues de penser aux changements. »

Selon lui, le contexte particulier de la bulle complique davantage la vie des entraîneurs-chefs.

« C’est différent. Tu n’es pas chez vous. Pas dans tes affaires. Tu n’as pas d’exutoire. Tu ne peux pas sortir. Partout où tu vas, tout le temps, tu rencontres des joueurs. Des coachs. En plus, il y a trois, quatre matchs par jour à la télé. Tu regardes ce qui se passe [dans les autres matchs]. C’est prenant. Mais en même temps, c’est la raison pour laquelle tu veux être un coach dans la Ligue nationale. »

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L’entraîneur-chef des Flames de Calgary, Geoff Ward, est un très bon ami de Claude Julien. Les deux se sont côtoyés derrière le banc des Bruins de Boston, de 2007 à 2014. L’hospitalisation de son ancien collègue l’a ébranlé. Il tentait d’ailleurs jeudi après-midi de joindre des proches pour avoir des nouvelles.

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Geoff Ward, entraîneur-chef des Flames de Calgary et ancien adjoint de Claude Julien avec les Bruins de Boston

Je lui ai demandé de me décrire les effets du stress sur la santé d’un entraîneur dans la LNH.

« C’est un métier très, très stressant. Surtout à cette période-ci de l’année. Il n’y a pas beaucoup de temps entre deux parties. Tu passes un temps fou à préparer le prochain match. Ton sommeil est moins bon. Tu manges à des heures différentes. Tu essaies de bien te nourrir, mais des fois, ça laisse à désirer. Tu veux juste avaler quelque chose pour continuer de travailler. »

En séries, les enjeux sont grands. Tu dois trouver des trucs, comme entraîneur, pour ne pas toujours penser au hockey. Pour te relaxer. Mais ce n’est pas toujours possible. Certains gars traînent le boulot à l’extérieur plus que d’autres. […] Les choses qui sont vraiment importantes pour ta santé sont souvent négligées à cette période-ci.

Geoff Ward

J’ai posé la même question à Rick Tocchet, entraîneur-chef des Coyotes de l’Arizona. On s’entend, il y a pas mal moins de pression des partisans et des médias dans le désert qu’au Centre Bell. Sauf qu’il y en a quand même. Les joueurs, la direction, les propriétaires, tous veulent gagner. Et l’entraîneur-chef est celui qui prend le plus de décisions pendant un match.

« Tout le monde réagit à sa façon. Mais honnêtement, après un match, surtout après une défaite, c’est difficile de dormir. Comme coach, tu rejoues la partie dans ta tête. Tu te demandes ce que tu aurais pu faire différemment. Et quand tu dors peu, eh bien, le stress embarque. Il faut trouver des exutoires pour le combattre. Il faut laisser le travail à l’aréna. Mais c’est difficile de le faire. »

« Entraîner, c’est stressant », ajoute l’entraîneur-chef des Canucks de Vancouver, Travis Green. « Mais je pense que tous les coachs apprécient ça. Non. Je dirais plutôt qu’ils aiment ça. Si tu n’aimes pas avoir ce stress [sur tes épaules], tu ne seras pas entraîneur très longtemps. Les coachs, on veut cette pression. On veut se retrouver dans les grands matchs. En finale de la Coupe Stanley. Claude s’est rendu là. C’est ça, le sport… »

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Pep Guardiola, légendaire entraîneur de soccer, a connu cette liesse des grandes finales. De 2008 à 2012, son club, le FC Barcelone, a gagné 14 titres.

Puis il a heurté un mur.

À 41 ans.

« J’étais à la limite de l’épuisement. Je n’étais plus certain des options que je pouvais offrir à l’équipe », raconte-t-il dans sa biographie. Son travail d’entraîneur-chef l’a grugé de l’intérieur. Il a quitté son poste. Pendant un an, il est allé vivre à New York. Pour refaire le plein d’énergie. Pour se changer les idées. Il est aujourd’hui à la tête de Manchester City, un des meilleurs clubs européens.

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Pep Guardiola, ancien entraîneur-chef du FC Barcelone, aujourd’hui à la barre du Manchester City

Comment ça se passe ?

« Il est stressé en permanence. Il est toujours à la recherche de la perfection », a reconnu récemment son joueur étoile, Kevin De Bruyne.

Les entraîneurs que j’ai connus sont sortis du même moule. Ils sont tous un brin obsessionnels compulsifs. Pas surprenant que le quart des coachs d’élite affirment ressentir « un haut niveau de fatigue » après une saison. C’est la conclusion d’une étude norvégienne parue en 2015. Son auteure, Marte Bentzen, se disait inquiète de cette statistique.

« Les organisations sportives et les programmes d’éducation en coaching doivent s’attaquer au problème pour être certains que les entraîneurs restent en poste longtemps », concluait-elle.

Entendons-nous, ce n’est pas demain qu’on va changer la nature des entraîneurs. Ni les attentes des organisations, des partisans et des médias. Pour reprendre les mots de Carbo, c’est plus facile à dire qu’à faire.

Un petit mot en terminant à l’intention de Claude Julien et à ses proches. Je souhaite vraiment que ça ne soit rien de grave. Un petit avertissement. Rien de plus. Courage dans cette épreuve plus importante qu’une série de hockey.