En 1994, un club de roller hockey débarque à Montréal. Ce sera bref, mais ce sera intense. Retour sur une équipe qui a marqué son époque.

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

En gros, le hockey en patins à roues alignées est arrivé à Montréal grâce à une cassette vidéo. Une cassette VHS lourde et noire, comme on pouvait en trouver dans toutes les maisons au début des années 90. C’est en insérant cette cassette dans son magnétoscope que Bob Sirois a eu le coup de foudre.

« Mon frère habitait la région de Los Angeles depuis plusieurs années déjà, et il me parlait du roller hockey et d’une ligue qui existait là-bas. Il m’a envoyé des extraits d’un match… et j’ai trouvé ça bon. »

C’est ainsi que la folle aventure des Roadrunners de Montréal a commencé.

Ce fut bref, certes. Le club n’a fait que passer, le temps de quatre saisons, de 1994 à 1997.

Il y a eu des rebondissements dramatiques, des hauts, des bas, et puis, ultimement, une mort annoncée, presque dans l’indifférence générale, alors que les coffres de l’équipe étaient à sec.

Mais avec tout ça, il y a eu du plaisir. Beaucoup de plaisir.

On jouait dans des arénas de la LNH, on voyageait presque tout le temps en avion et on était traités comme des pros.

Martin Lacroix, attaquant des Roadrunners de Montréal de 1994 à 1997

Il faut sans doute remonter le temps pour mieux comprendre. Au début des années 90, le monde du sport est en pleine ébullition. Il y a de l’argent à profusion, du monde dans les gradins et devant leur télé. Dans ce contexte favorable, il y a des ligues qui poussent un peu partout, et l’entrepreneur Dennis Murphy, le même qui avait fondé l’Association mondiale de hockey 20 ans plus tôt, décide de se lancer dans le train du hockey en patins à roues alignées, un sport qui est alors en pleine ascension.

Sirois, ancien joueur des Flyers de Philadelphie et des Capitals de Washington dans les années 70, décide d’aller le voir après avoir visionné la désormais célèbre cassette envoyée par son frère.

« Je suis allé à Los Angeles pour le rencontrer et pour voir un peu ce qu’on pouvait faire, poursuit-il. La ligue, RHI [Roller Hockey International], existait déjà depuis 1993. C’était 50 000 $ US pour une nouvelle concession, c’était abordable, alors j’ai décidé d’embarquer. Mais ça me prenait un gros nom, et c’est là que j’ai pensé à Yvan. »

Yvan, c’est Yvan Cournoyer. Ex-attaquant vedette du Canadien, idole d’une génération, l’ancien numéro 12 se cherche alors un nouveau défi. Il n’est pas difficile à convaincre et, très rapidement, les Roadrunners trouvent un président en Sirois et un entraîneur en Cournoyer. Le nom de l’équipe est trouvé tout aussi rapidement, clin d’œil au surnom de Cournoyer alors qu’il filait à toute vitesse sur les patinoires de la Ligue nationale dans les années 70.

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

L’ancien joueur du Canadien Yvan Cournoyer a été entraîneur des Roadrunners de Montréal.

Je ne me souviens plus du salaire qu’on m’a offert, peut-être 35 000 $ ou 40 000 $ par saison ? Mais je peux vous dire que le roller hockey, c’était vraiment le fun. Il y avait de l’action, on jouait à quatre contre quatre, il y avait des buts… et il y avait du monde.

Yvan Cournoyer

En effet, il y avait du monde. Le 16 juin 1994, en plein Forum de Montréal, l’équipe dispute le premier match de son histoire à domicile, devant plus de 10 000 spectateurs. Cette tendance ne se dément pas et la saison suivante, l’équipe se retrouve en grande finale contre les Rhinos de San Jose ; une foule de 11 432 spectateurs assiste à ce match en septembre 1995 au Forum, une victoire des visiteurs.

Avec Sirois et Cournoyer à la barre, l’équipe fait le plein de joueurs québécois, et ils sont nombreux à répondre à l’appel, la plupart provenant des circuits mineurs ou des ligues d’Europe. Parmi eux : l’attaquant Patrice Lefebvre, encore à ce jour le marqueur le plus prolifique du hockey junior québécois – 595 points en 276 matchs dans la LHJMQ –, qui ne veut pas rater la chance de patiner dans le temple du hockey, même si c’est en patins à roulettes.

« À ce moment-là, je jouais avec l’équipe de Las Vegas dans la Ligue internationale, se souvient-il. J’étais blessé au dos lors de la première saison des Roadrunners, et les patrons de Vegas n’étaient pas super contents à l’idée de me voir aller jouer au roller hockey, mais pour moi, le fait de jouer au Forum, à Montréal, c’était comme un rêve. Pour les joueurs, ça apportait une visibilité, c’est sûr. En plus, Yvan, c’était mon idole. Jouer pour lui, c’était un honneur. »

Pour l’honneur

Il fallait bien le faire pour l’honneur, parce qu’on ne faisait pas fortune au roller hockey. Les membres des Roadrunners, comme ceux des autres formations de la RHI, étaient tous payés par la Ligue. En gros, ça voulait dire un salaire moyen de quelque 400 $ US par semaine. « Tu t’en allais pas là pour l’argent », résume Patrice Lefebvre.

Les Roadrunners terminent leur première saison de 22 matchs avec une moyenne de plus de 6000 spectateurs par rencontre au Forum en 1994. À la télé, c’est aussi très respectable ; par exemple, le match du 4 juillet 1994 contre le Stampede de Buffalo attire une moyenne de 693 000 téléspectateurs sur les ondes de RDS.

« Le jeu était bon et les gars, on était très bien traités, se souvient Martin Lacroix. Ce n’était pas les salaires de la LNH, mais sur la route, on restait aux mêmes hôtels que dans la LNH. En plus, la plupart des joueurs avaient une voiture fournie, un appartement. »

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Il y a toutefois des fissures qui apparaissent au fil des saisons. La ligue, qui mise au départ sur la finesse et la vitesse du jeu, se met à prendre une tournure un peu plus axée sur la violence quand certaines équipes américaines décident de jouer cette carte afin d’attirer des fans.

Gilbert Delorme s’en rend compte assez rapidement lors du seul match qu’il dispute avec les Roadrunners, à Philadelphie, lors de la saison 1996.

« J’étais déjà à la retraite, mais on m’avait demandé de me joindre à l’équipe, se rappelle l’ancien défenseur. Je pense que j’ai fait quatre ou cinq entraînements, et ce match à Philadelphie… J’allais là juste pour garder la forme, mais ça avait un peu brassé sur le terrain. Après la deuxième période, il y a des joueurs qui se sont mis à se battre dans le corridor, à gros coups de poing sur la gueule. Je n’avais pas besoin de ça. »

La fin de l’aventure

Bob Sirois finira par quitter le navire, Yvan Cournoyer aussi. En 1996, à la troisième saison du club, les Roadrunners attirent tout de même une moyenne de 5979 fans en 14 matchs à leur nouveau domicile, le Centre Molson. Mais c’est un peu moins joli ailleurs dans la ligue. 

Le problème, c’est qu’il y avait des foules de 200 ou 300 spectateurs dans certaines villes… C’était loin d’être rentable.

Bob Sirois

Les Roadrunners vont battre de l’aile – on annonce un déficit d’environ 900 000 $ pour les deux premières années – avant de s’éteindre en 1997, la dernière des quatre saisons d’un club qui, à défaut d’avoir donné à ses partisans un championnat, aura tout de même laissé quelques moments inoubliables. 

Quelques exemples : la fois où Cournoyer et Dave Schultz, l’entraîneur des Bulldogs de Philadelphie, ont failli en venir aux coups après un match, ou encore la fois où Manon Rhéaume est arrivée devant le filet lors d’un match préparatoire, le temps d’une brève performance de cinq buts accordés en seulement neuf tirs. Sans oublier Réal Godin, deuxième marqueur de l’équipe lors de la saison inaugurale, qui était chauffeur d’autobus dans la vraie vie.

Mais peu importe. Martin Lacroix, après toutes ces années, conserve d’excellents souvenirs de cette aventure. « Pour moi, les Roadrunners, ça a été la plus belle job d’été de toute ma vie ! »