En bon tavernier prévoyant, Costa Anagnostopoulos savait ce qui s’en venait.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

« Les qualifications du Mondial recommençaient le 23 mars. De gros combats de boxe approchaient, WrestleMania le 5 avril. J’avais commandé 25 000 $ de nourriture et d’alcool parce qu’on se préparait. On roulait à perte en janvier et février, mais on savait que mars et le reste de l’année allaient être payants. Les séries arrivaient. La Copa America et l’Euro, c’est super payant », nous explique le propriétaire du Resto-bar Coin du métro.

Paulo Branco, lui, voyait Toronto au 2e rang de l’Association de l’Est de la NBA, avec une fiche de 46-18. Encore cette année, les Raptors auraient pu veiller tard.

« Ça fait des années que je travaille le basket, surtout les Raptors, explique Branco, propriétaire du Fabuleux Chez Serge. Créer les habitudes des gens, c’est très difficile, car au Québec, c’est très axé sur le hockey. Mais les Raptors permettaient de compenser le manque à gagner du Canadien qui rate les séries. »

Victimes collatérales

Le sport professionnel qui s’arrête, ça engendre son lot de conséquences. On l’a vu pour les employés des équipes, dont le sort dépend essentiellement de la grandeur d’âme du propriétaire. C’est aussi vrai pour tout un écosystème qui dépend de ces événements, et les bars sportifs en sont au cœur.

Ce sont des emplois pour 22 personnes au Coin du métro, pour une quinzaine Chez Serge. Tous des gens sans travail depuis la fermeture des bars, décrétée le 15 mars.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le Fabuleux Chez Serge

Ce sont des lieux de rassemblement des amis qui veulent regarder un bon match sans déranger le voisin de palier. C’est là où, dixit un collègue, « je vais non pas pour m’obstiner sur l’échange de P. K. Subban, mais pour entendre le gars à côté de moi chialer sur l’échange ».

Dans Ahuntsic, c’est le Resto-bar Coin du métro, qui trône sur la station Henri-Bourassa depuis une quarantaine d’années. Dans La Petite-Patrie, on va au Bruno Sport Bar. Les amateurs de foot du Plateau (il y en a quelques-uns, nous chuchote-t-on) remplissent L’Barouf pendant les grands rendez-vous internationaux. Plus du type hockey ou basketball ? C’est au Fabuleux Chez Serge que ça se passe.

Ce sont aussi des institutions de quartier, qui ont leur clientèle d’habitués, que les moins habitués des habitués connaissent par leur nom.

Pris à la gorge

Et ce sont des lieux qui ont fermé leurs portes depuis le 15 mars.

Or, contrairement aux grandes chaînes bien connues, ces bars sont souvent détenus par de petits propriétaires indépendants, qui n’ont pas nécessairement les reins assez solides – qui les a ? – pour soutenir un local vide pendant des mois.

Costa Anagnostopoulos évalue à 18 000 $ la facture mensuelle pour son bar vide. « Le loyer est 12 000 $. J’ai réglé l’électricité et le gaz au minimum, mais je ne peux pas complètement fermer. Je continue aussi à payer les assurances pour la bâtisse et pour la business », explique le Lavallois, qui a racheté le commerce de son père en 2012.

Paulo Branco arrive à un chiffre semblable pour le Fabuleux Chez Serge, établissement du Plateau Mont-Royal dont le taureau mécanique fait la renommée. « Pour ne pas augmenter mon stress, j’évite de regarder certains chiffres », admet-il.

Dans son cas, la pression vient notamment du fait qu’il est passé de locataire à propriétaire quand il a relocalisé son bar un peu plus au sud sur Saint-Laurent. Il a acheté « pour protéger [sa] business, car dans le commercial, ils peuvent charger le loyer qu’ils veulent ».

Quel avenir ?

« Si j’étais propriétaire d’un bar sportif, je serais assez inquiet ! »

Cet avertissement vient de Renaud Legoux, professeur titulaire au département de marketing à HEC Montréal. « On ignore la taille de la récession qui s’en vient, mais arrêter presque totalement une économie en plein élan, ça va laisser des traces. On n’a aucun cas de figure dans notre société moderne ! », rappelle-t-il.

Sébastien Sénéchal est avocat de l’Union des tenanciers de bar du Québec. Il est bien réaliste quand il brosse le portrait de son industrie.

« Cette industrie-là a été la première à fermer et sera la dernière à rouvrir. Pourquoi ? Parce que ce sont des lieux de rassemblement et ce n’est pas un service essentiel, souligne-t-il. Pour le consommateur, ce sont des dépenses discrétionnaires, pas essentielles. Il y aura aussi une crise de confiance des consommateurs. Tant que le sport est arrêté, ce sera dur d’amener la clientèle de l’événementiel. »

Le professeur Legoux, lui, voit une lueur d’espoir, malgré sa mise en garde lancée en début d’entrevue.

« Si on se fie à la dernière crise économique, en 2008, il n’y a pas eu un effet homogène dans le divertissement, rappelle-t-il. Au cinéma, il n’y avait pas eu de baisse des recettes en salle. Les gens avaient encore besoin de sortir, et c’était une sortie moins coûteuse qu’aller voir un spectacle ou un opéra. Le bar sportif, à mon sens, représente ça. Les gens voudront aller voir les matchs quand même. Au lieu d’y aller sur place, ils iront au bar, mais en consommant peut-être moins qu’auparavant. »

On est des bêtes grégaires. Une partie des consommateurs voudra retrouver le contact social. Une autre partie aura peur de l’Autre, en raison de la pandémie. Et un troisième groupe va découvrir de nouvelles activités de substitution. Ces gens-là vont se faire un souper à la maison pour leur match de hockey, ils vont se créer un nouveau rituel. Le bar sportif, c’est aussi un rituel.

Renaud Legoux, professeur titulaire au département de marketing à HEC Montréal

MSénéchal assure quant à lui que les membres de son union ont des recours : des rabais sur les primes d’assurances, par exemple, devraient être offerts puisque les locaux ne sont pas occupés comme à leur habitude. Certaines banques permettent aux propriétaires de payer seulement les intérêts, pas le capital, sur leur prêt hypothécaire ; Paulo Branco a droit à cet aménagement. Le propriétaire de l’immeuble devrait refiler cette économie aux tenanciers qui sont locataires. « Sinon, il y a double enrichissement du propriétaire ! », plaide MSénéchal.

« Nous demandons aussi au gouvernement que, pendant un an, les salaires des employés soient financés à 50 % », ajoute-t-il.

À ajouter au rayon des bonnes nouvelles pour ces propriétaires : ils seront admissibles aux prêts d’urgence sans intérêt de 40 000 $ annoncés par le gouvernement fédéral la semaine dernière.

Il y avait néanmoins de la détresse chez nos interlocuteurs, qui ne savaient plus où donner de la tête au moment où La Presse leur a parlé. Pour Costa Anagnostopoulos, du Resto-bar Coin du métro, l’anxiété provient surtout des répercussions s’il doit déclarer faillite.

« Je travaille comme un chien depuis l’âge de 16 ans. J’ai un bon crédit, mais ça va ruiner mes finances personnelles. La maison de mon père est en garantie, le triplex de mon frère aussi. Si ça dure jusqu’en juin, je vais devoir 60 000 $. Je ne pourrai pas payer et ils vont saisir leurs propriétés. »

« On ne pourra pas survivre des mois. Je suis un guerrier et en ce moment, je ne sais pas quoi faire, ajoute Paulo Branco, de Chez Serge. On ne sait pas combien de temps ça va durer. Même si les bars rouvrent demain, les gens vont avoir une gêne, une peur. L’industrie ne sera jamais plus la même.

« Je me suis ultra-endetté pour acheter mon immeuble. Ce sont 25 ans de travail qui sont en jeu en ce moment. Je suis all in. »