La route entre Montréal et Lexington, dans la banlieue nord de Boston, n’a plus de secret pour Jessie Grignon-Tomás. Trois fins de semaine par mois, entre avril et octobre, la jeune trentenaire loue un véhicule et met le cap sur le sud afin de faire les entraînements et disputer les tournois avec le Boston Brute Squad, une équipe d’ultimate frisbee. Au bout de ces milliers de kilomètres passés seule, sur l’autoroute, elle a été récompensée par le titre de champion national le mois dernier.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

C’est bien connu, quand on aime, on ne compte pas. En 2017, quand Jessie Grignon-Tomás s’est mise en quête d’un nouveau défi dans l’ultimate frisbee, elle n’a pas hésité à porter son regard à 500 km de son nid montréalais.

« Je suivais et j’admirais l’équipe de Boston depuis quelques années. C’était aussi la plus proche de Montréal avec un très bon calibre. J’ai fait le camp de sélection et j’ai été retenue l’année passée.

« J’ai pensé à déménager, mais j’ai finalement choisi de rester ici avec mes amies et mon copain. Je voulais une vie normale et équilibrée, mais je suis très consciente que ça m’ajoute une charge au niveau des finances et de l’énergie. »

La distance n’a pas d’importance

D’un point de vue financier, elle paie de sa poche pour assouvir sa passion et se retrouver dans « le plus gros circuit au monde ». En termes d’énergie, elle effectue une bonne vingtaine de déplacements au Massachusetts chaque année pour retrouver son équipe. Elle part le samedi matin, vers 8 h, afin d’arriver juste à temps pour la première séance du week-end. Un autre entraînement est programmé le dimanche matin. Entre les deux, elle est hébergée par une coéquipière.

« Après cinq heures de route, les pratiques du samedi ne sont pas faciles. Ça me sort de ma zone de confort, mais je me suis dit que ça allait m’avantager quand je dois faire six heures d’avion pour participer à une compétition. Au niveau du calibre, j’ai vu, dès les premiers entraînements, que l’intensité était présente. J’ai compris qu’il fallait que je me donne à fond. »

PHOTO FOURNIE PAR BOSTON BRUTE SQUAD

Jessie Grignon-Tomás en plein travail

Depuis son arrivée à Boston, elle joue comme traceuse sur la ligne offensive, un rôle qu’elle compare à celui d’un receveur au football. Elle a rapidement gagné une place de choix dans son équipe qui a perdu en finale du championnat national USA Ultimate en octobre 2018.

« Il y a très peu de Canadiennes qui vont jouer dans le circuit américain, explique Guillaume Proulx Goulet, directeur général de la Fédération québécoise d’ultimate. Ils ont tellement un gros bassin qu’ils n’ont pas besoin de joueuses venant de l’extérieur pour faire leur équipe. En plus, Jessie n’a pas simplement un rôle de figuration puisqu’elle est l’un des piliers offensifs. Un magazine très reconnu a même écrit que Boston aurait probablement gagné la finale de 2018 si elle ne s’était pas blessée [à un os du pied] durant le match. »

Cette année, ses coéquipières et elle ont pris leur revanche en remportant l’US Open et le championnat national qui réunissait les 16 meilleures équipes – dont l’Équipe féminine québécoise, l’Iris – à San Diego.

« J’ai fait mes premiers Championnats américains en 2010 [avec les Snowbirds], mais on n’était même pas proche de compétitionner. J’étais tellement en admiration. Je me disais qu’un jour, moi aussi je serais à ce niveau et je gagnerais. J’ai réussi neuf ans plus tard. Je suis fière de moi et de mon équipe », souligne l’employée de la compagnie d’assurances La Great-West.

Un mois de réflexion

Jessie Grignon-Tomás est encore en réflexion pour l’année 2020. Retournera-t-elle à Boston ou sera-t-elle de l’aventure canadienne lors des Championnats du monde ? Elle se laisse un mois pour décider, mais elle doute de pouvoir concilier les deux.

Je le sais qu’avec mon équipe, on peut encore faire mieux. Moi aussi, je sens que je n’ai pas encore plafonné et j’ai encore cette motivation-là. Mais c’est un gros investissement et je ne suis pas du genre à m’investir à moitié.

Jessie Grignon-Tomás

« Les 10-12 heures sur la route, c’est aussi du temps que je perds dans l’organisation de ma vie comme le lavage ou l’épicerie », ajoute-t-elle.

Peu importe le choix, la passion pour l’ultimate perdurera chez celle qui a commencé à y jouer à l’âge de 14 ans. Autant en mixte que du côté féminin, elle a multiplié les expériences positives lors des Jeux mondiaux, des Championnats du monde par club ou des Championnats du monde qu’elle a remportés avec le Canada en 2012.

« Elle est une ambassadrice pour le sport et un modèle pour les jeunes joueuses au Québec. Même si elle doit s’exiler pour aller chercher le plus haut niveau, elle reste très impliquée ici, souligne Guillaume Proulx Goulet. Elle a un peu travaillé pour la Fédération en nous aidant au niveau technique et elle a coaché plusieurs équipes. Elle donnera aussi des formations pour les futurs coachs. Elle est énormément présente dans le monde de l’ultimate sur le terrain comme à l’extérieur. »

À savoir sur l’ultimate frisbee

Trois valeurs

Dans ses statuts, la Fédération québécoise met de l’avant trois valeurs : l’inclusion (mixité), l’égalité des genres et le respect. Au niveau international, il n’y a ainsi pas d’arbitre, mais des observateurs qui donnent leur point de vue. En Amérique du Nord, ces observateurs peuvent trancher si les joueurs en font la demande. « Quand on va dans les écoles, on enseigne aussi ces valeurs-là, explique Jessie Grignon-Tomás, qui joue pour le Boston Brute Squad. Ça peut développer de bons citoyens. Par exemple, dans la vie, ça peut aider à écouter l’autre ou à gérer tes émotions lors d’un conflit. »

En hiver aussi

L’ultimate frisbee n’est pas qu’un sport estival. Par exemple, le Circuit québécois d’ultimate 4 contre 4 est un circuit provincial qui permet de le pratiquer à l’intérieur entre les mois d’octobre et d’avril. « Oui, il y a de l’enjeu, mais c’est davantage une compétition pour garder la forme. Tu n’aspires pas à une performance à ce moment-là, explique Guillaume Proulx Goulet, directeur général de la Fédération québécoise d’ultimate. On est à peu près les seuls au Canada à avoir un circuit aussi relevé l’hiver. »

L’impact de l’Iris

Créée en 2015 et officiellement appuyée par la Fédération québécoise, l’Iris – l’Équipe féminine québécoise – a pris le 14e rang du championnat national le mois dernier. « Iris a amené une certaine culture au niveau de l’entraînement et de la préparation. On ne fait plus des tournois pour simplement s’amuser », indique Guillaume Proulx Goulet. « Avec l’arrivée d’Iris, qui a rassemblé les meilleures joueuses du Québec, le niveau a augmenté, estime Jessie Grignon-Tomás. L’équipe a fait en sorte de rendre le sport le plus professionnel et le plus sérieux possible. »