Un souci d’équité ? Un réel désir de donner une chance à un homme injustement traité ? Un goût de faire amende honorable ?

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Non, je n’en crois rien. Au contraire, j’ai bien peur que le piège ne se referme sur Colin Kaepernick, qui, dans son désir de jouer de nouveau dans la Ligue nationale de football, se soumettra samedi à un processus montrant l’arrogance des dirigeants du circuit.

PHOTO ROBERT HANASHIRO, ARCHIVES REUTERS

Expulsé de la NFL en 2016 pour avoir protesté durant l’hymne national américain dans le but de dénoncer les injustices raciales chez nos voisins du Sud, Colin Kaepernick, ancien quart-arrière des 49ers de San Francisco, tentera samedi de prouver sa valeur aux équipes de la NFL lors d’une séance d’évaluation privée à Atlanta.

L’histoire de Kaepernick, on la connaît tous. Pour avoir mis un genou à terre durant l’interprétation de l’hymne national américain avant les matchs des 49ers de San Francisco en 2016, sa façon de dénoncer les injustices dont les Afro-Américains sont victimes, Kaepernick a été expulsé de la NFL.

Bien sûr, la décision n’a jamais été annoncée en ces termes. Mais entre la conscience sociale et le goût du profit, la NFL a vite choisi son camp. Pas question de se mettre à dos les commanditaires et les fans réprouvant son geste. Du coup, aucune équipe ne s’est intéressée à ses services. Même celles désespérément à la recherche d’un quart-arrière. Kaepernick est devenu toxique, surtout après les attaques vicieuses de Donald Trump envers les joueurs ayant suivi son exemple.

Kaepernick a déposé un grief contre la NFL, soutenant qu’il était victime de collusion. Malgré les objections du circuit, un arbitre du travail a accepté d’entendre l’affaire. Craignant les répercussions publiques d’une audition, la NFL a réglé à l’amiable en février dernier. Les clauses de l’accord n’ont pas été dévoilées, mais Kaepernick a touché, selon toute vraisemblance, une importante compensation financière.

L’aspect juridique évacué, on aurait pu croire qu’une équipe s’intéresserait à Kaepernick cette saison. Pas du tout.

En fait, la NFL a été roublarde comme jamais. En août dernier, elle a plutôt accordé un contrat à… Jay-Z ! Oui, oui, M. Beyoncé lui-même, qui est à la tête de Roc Nation, une entreprise du monde du spectacle.

Jay-Z, alors devenu copain-copain avec le commissaire Roger Goodell, a ainsi été catapulté « stratège musical » du circuit. (Avouons que la NFL ne manque pas d’imagination !) Son rôle : utiliser la force combinée du football et de la musique afin de favoriser l’égalité des chances dans la société.

PHOTO BEN HIDER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Roger Goodell, commissaire de la NFL, et Jay-Z lors de l’annonce, en août dernier, d’un partenariat entre les deux parties. Le but de cette entente vise à utiliser la force combinée du football et de la musique afin de favoriser l’égalité des chances dans la société.

En conférence de presse le jour de l’annonce, l’affaire Kaepernick a été un des gros sujets de conversation. Comment Jay-Z pouvait-il brasser des affaires avec le circuit alors que Kaepernick était puni pour avoir défendu les droits des Afro-Américains à la suite de bavures policières ?

C’est en répondant à cette question que Jay-Z a largué Kaepernick. Après avoir salué son combat contre les injustices sociales, il a laissé entendre que le choix était maintenant simple : aider des millions de gens ou, selon la citation du New York Times, « rester accroché au fait que Colin n’a pas de job ».

Même Goodell n’a pas dû en croire ses oreilles. En une phrase lapidaire, Jay-Z, une immense vedette, venait de ramener le cas Kaepernick à une affaire du passé, qu’il fallait mettre derrière nous. Dès le premier jour de son association avec la NFL, Jay-Z en a donné pour leur argent à ses nouveaux partenaires d’affaires. Et tant pis si Kaepernick a été blessé par ce propos mesquin.

***

Cette semaine, la NFL a annoncé que Kaepernick pourrait montrer de quoi il est encore capable sur un terrain lors d’une séance d’évaluation à Atlanta. Il a reçu un coup de fil le conviant au complexe d’entraînement des Falcons d’Atlanta. L’offre était à prendre ou à laisser.

Pourquoi la NFL lui a-t-elle lancé une invitation pareille, alors que ce serait normalement aux équipes elles-mêmes de prendre cette initiative ? Pourquoi un préavis si court ? Et pourquoi tenir la séance un samedi, alors que la majorité des équipes jouent le lendemain et que les entraîneurs et directeurs généraux, préoccupés par leur match du lendemain, ne pourront y assister ? Mystère et boule de gomme.

Des médias américains rapportent que Kaepernick a demandé – sans succès – un report de quelques jours. Il a essuyé un refus. Résultat, des organisations enverront des représentants, mais peu de véritables décideurs seront sur place. La NFL a promis de rendre la vidéo de la séance disponible à toutes les équipes.

Du coup, le débat est lancé : l’initiative est-elle sérieuse ou s’agit-il simplement d’un autre coup de marketing de la NFL ? Kaepernick profitera-t-il d’une véritable occasion de montrer son potentiel après trois saisons d’absence ? La NFL veut-elle plutôt se dédouaner ?

Après tout, si aucune formation ne l’embauche, ce sera si facile de dire : voyez, on n’était pas opposés à son retour, on a même invité toutes nos équipes à l’évaluer…

Aux États-Unis, on entend et on lit toutes les théories. Certains analystes ne croient pas à la sincérité du circuit, d’autres prétendent que Kaepernick signera un contrat dès la semaine prochaine, et d’autres encore croient que Jay-Z a dit un bon mot pour son « ami » Colin, forçant la NFL à agir (tant mieux si c’est le cas).

Peu importe, Kaepernick est victime d’une profonde injustice depuis 2017. Ses saisons perdues le sont à jamais. C’est cela, le plus grave. Pour le reste, tant mieux s’il se trouve un emploi. Mais si j’étais lui, mes attentes seraient modestes.

***

Megan Rapinoe a été honorée par le magazine Glamour cette semaine. Capitaine de l’équipe de soccer américaine qui a remporté la Coupe du monde féminine de football l’été dernier, elle a suivi l’exemple de Kaepernick lorsqu’il a mis un genou à terre durant l’hymne national américain. Elle a aussi dit haut et fort tout le mal qu’elle pense de Trump. Son équipe ne s’est d’ailleurs pas rendue à la Maison-Blanche après avoir remporté le titre mondial.

PHOTO ANGELA WEISS, AGENCE FRANCE-PRESSE

En recevant un prix de « femme de l’année », remis par le magazine Glamour, plus tôt cette semaine, Megan Rapinoe a rendu hommage à Colin Kaepernick.

En recevant un prix de « femme de l’année », Rapinoe a rendu hommage à Kaepernick. Selon le Washington Post, elle a salué « son courage et sa bravoure », ajoutant qu’elle ne serait pas sur cette tribune sans son exemple. « Il a agi avec conviction, sans crainte des conséquences », a-t-elle dit.

Au fond, voilà la véritable victoire de Kaepernick. Qu’il dispute ou non un autre match dans la NFL, qu’il mène ou pas une équipe à la victoire, cela ne change rien à l’essentiel. Il s’est tenu debout pour ses convictions. Et en payant pour ses principes, il a inspiré des milliers de ses compatriotes.

L’histoire de la NFL est pleine de grands quarts-arrières. Mais le nombre de passes de touché ne fait pas foi de tout. Il n’y a qu’un seul Kaepernick. Et il a montré qu’on peut briller de plusieurs façons.