Même les visiteurs les plus amoureux de l’île du Cap-Breton ne vous parleront pas de Sydney Mines. Ancienne ville de charbon, on ne fait qu’y passer, la contourner idéalement. Le voyageur inattentif risque de ne pas voir l’affiche à l’entrée de la ville : Ici vivait Johnny Miles, double vainqueur du marathon de Boston.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Est-ce que Saint-Barnabé a sa statue de Gérard Côté, le « Maurice Richard de la course à pied », quadruple champion du marathon de Boston ?

Sydney Mines, en tout cas, rend un hommage permanent à ce coureur fabuleux au destin improbable.

Né en 1905, il a été obligé de travailler à la mine de charbon à 11 ans, son père étant parti à la Grande Guerre. Depuis la France, il avait écrit aux boss de la mine pour autoriser son enfant à travailler dans la mine. Après l’école, John se rendait au quart de soir et sortait de la mine à 23 h. 

Après des années sous terre à transporter des outils et nettoyer les lampes des mineurs, il a quitté la mine au retour de son père. Celui-ci vouait un culte au conditionnement physique et a converti son fils. Un manuel d’entraînement britannique de course à pied aboutit dans la maison. Et le père se met en tête d’entraîner son fils. D’après ce que Miles a dit au journaliste David Blaikie, son père lui faisait déjà faire des entraînements qu’on appellerait aujourd’hui par intervalles : des séquences rapides suivies de séquences lentes.

Comme livreur, Johnny Miles avait aussi inventé des brides plus longues pour contrôler les chevaux tout en courant derrière le chariot avec ses bottes.

Et un beau jour d’avril en 1926, après avoir remporté quelques courses locales, cet inconnu se rend à Boston pour y courir son premier vrai marathon. Il fait face à une légende locale, Clarence DeMar (septuple champion, mais alors quadruple), et à son idole, le Finlandais Albin Stenroos, dont il garde la photo dans son portefeuille.

Miles a fini quatre minutes devant tout le monde. Il est devenu une immense vedette, a eu droit à un défilé dans sa ville…

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @BEATONINSTITUTE

Johnny Miles franchit la ligne d’arrivée du marathon de Boston en 1926.

L’année suivante, en 1927, ce devait être rebelote. Mais son père avait eu l’idée un peu trop avant-gardiste d’amincir au maximum la semelle de ses souliers de course – des souliers de cuir, évidemment. C’était une journée chaude comme Boston vous en envoie parfois en avril, sorte de peine à purger pour on ne sait quel crime…

Si on en croit la légende, l’asphalte faisait des bulles, ce matin-là, c’est vous dire.

Toujours est-il qu’au quart du parcours, Miles a les pieds en sang, les ongles arrachés, et n’est plus capable de courir. La technique d’amincissement des souliers de son père-entraîneur l’a coulé.

Blaikie raconte que le journaliste canadien affecté à l’événement a complètement démoli Miles : le boxeur qui a le nez en sang n’abandonne pas. Les vrais champions continuent !

Le héros venait de rejoindre le rang des mortels.

En 1928, année olympique, Miles a fait l’impasse sur Boston. Il a fini 17e aux Jeux d’Amsterdam, dans un temps pour lui médiocre (2 h 43 min).

Mais 1929 serait sa revanche. DeMar y était encore, et Miles l’a vaincu encore. Il y eut les Jeux de l’Empire en 1930 (3e), puis Los Angeles en 1932 (14e). Mais ces deux victoires à Boston restent sa signature, des exploits extraordinaires.

Johnny Miles est mort à 97 ans en 2003.

Il n’a jamais été oublié dans sa province. L’an dernier, un sondage fait pour le « Temple de la renommée du sport » de la Nouvelle-Écosse l’a placé au 7e rang de tous les sportifs de l’histoire néo-écossaise – derrière les hockeyeurs Sidney Crosby et Al McInnis, bien sûr, mais quand même… 92 ans après son premier exploit à Boston !

Ce printemps, on a installé dans le YMCA de Pictou un chandail de hockey au nom de « Miles », signé par des membres vivants de ce temple de la renommée. Un des responsables locaux s’appelle John, à sa mémoire, qui court encore…

À sa mort en 2003, il a eu droit à des articles nécrologiques dans le New York Times et d’autres grands journaux américains.

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La morale de cette histoire est multiple et devrait intéresser tous les participants au marathon de Montréal ce matin, et tous les coureurs amateurs en fait. Je la résumerais personnellement comme suit :

1) Sentraîner derrière des chevaux avec des bottes de travail, c’est payant.

2) C’est pas le soulier qui fait le coureur, mais au moins, arrangez-vous pour qu’il ne le défasse pas. Donc :

Ne JAMAIS laisser ses parents, amis, voisins bien intentionnés jouer du canif avec vos souliers la veille d’une course.

3) Quand l’asphalte fait des bulles à cause de la chaleur, réduisez vos ambitions.

4) Les gagnants d’hier seront peut-être les perdants de demain, comme dit Bob Dylan, mais ils peuvent toujours revenir le surlendemain pour gagner encore.

5) Toujours avoir la photo d’une personne qu’on aime dans son portefeuille. Pas obligé que ce soit un Finlandais (même si c’est préférable). Ça ne fait pas courir plus vite, mais ça distrait dans les bouts difficiles.

6) C’est très joli, l’île du Cap-Breton. Sydney Mines, moins, mais ralentissez en passant devant, il n’y a plus de charbon, plus de mine, mais l’âme d’un grand athlète y est encore.

7) Bonne course.