Dans le temps, il n’y avait pas les réseaux sociaux, les blogues spécialisés et autant de publications sur le sujet. Dans le temps, Annie Guglia devait se contenter d’un petit film sur le skateboard par-ci, d’un magazine trimestriel par-là. À l’école, ceux qui le pratiquaient assidûment n’étaient pas si nombreux.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

« Aujourd’hui dans une école secondaire, la plupart des jeunes savent rouler sur une planche. Moi, à l’époque, s’il y avait une autre personne qui avait un skate, elle devenait automatiquement mon amie. C’est vraiment plus grand public », indique-t-elle.

Âgée de 28 ans et avec 17 ans de pratique derrière elle, Annie Guglia est une témoin privilégiée de l’évolution du skateboard. Sa planche a « changé [sa] vie » en lui « ouvrant des portes », reconnaît-elle. Si tout se déroule comme prévu, elle devrait même lui ouvrir les portes olympiques, l’an prochain, alors que la discipline fera ses débuts à Tokyo.

Le moment est important, mais la nouvelle avait été accueillie par un certain scepticisme, en 2016, dans la communauté du skateboard. Ses codes et sa culture ne sont pas franchement en phase avec ceux du Comité international olympique (CIO). Annie Guglia elle-même n’était pas trop « sûre » des bienfaits de cette entrée olympique avant d’y voir, avec le temps, certains débouchés. Le parallèle avec le surf des neiges, sport olympique depuis 1998, revient souvent dans les discours.

Plus ça se concrétisait et plus les skateurs prenaient leur place dans ce processus de création. Ils ont pris les devants en créant des fédérations et ce sont les meilleurs athlètes qui représentent leur pays lors des qualifications. Ça se retrouve à être quelque chose de très positif.

Annie Guglia

« Il y a une ouverture dans l’état d’esprit, mais il reste toujours deux écoles de pensée, convient Phil Grisé, copropriétaire d’Empire Sports et producteur de l’Empire Open, qui se déroule aujourd’hui au TAZ. Le skateboard n’a pas besoin de la validation des Jeux olympiques parce qu’on était très bien organisés nous-mêmes. Au fil des ans, les X Games ou la Street League ont un peu remplacé les Jeux. Mais cela va certainement apporter une certaine légitimité. Les gouvernements vont peut-être être plus à l’écoute pour bâtir des infrastructures ou offrir du support financier aux athlètes. »

Objectif : Tokyo

Deux épreuves seront présentées aux Jeux de Tokyo : le park, qui se déroule dans un bol, et le street, dont les modules reproduisent le mobilier urbain. Les 20 meilleurs athlètes masculins et féminins, dans chacune des disciplines, s’affronteront à Tokyo au terme d’un processus de qualification qui s’étalera jusqu’au mois de mai 2020. Le quota par pays est limité à trois athlètes par discipline et par genre.

L’Empire Open, qui fait figure de championnat canadien dans le street, ouvre donc les portes aux événements qualificatifs pour les Jeux olympiques. L’an dernier, Annie Guglia avait justement été sacrée meilleure Canadienne.

Si les Jeux commençaient aujourd’hui, je n’irais pas parce que je suis au 21e rang. Mais j’ai fortement espoir de pouvoir remonter au classement.

Annie Guglia

« Ils prennent les deux meilleurs résultats entre janvier et septembre 2019 et les cinq meilleurs entre octobre 2019 et mai 2020. »

Elle n’a pas trop dégringolé au classement malgré une année perturbée par une blessure à une cheville. Victime d’une double entorse et d’une déchirure ligamentaire, elle a été contrainte de faire une pause à la fin du printemps. Cela ne fait que quelques semaines qu’elle peut véritablement refaire des figures, même si la cheville récalcitrante, celle qui se retrouve en avant sur une planche, la limite encore.

« C’est la blessure la plus handicapante parce qu’on a besoin de nos chevilles pour faire flipper notre skate. Quand tu sautes en bas de dix marches et que tu atterris, il y a un impact. […] Je compense donc en faisant plus de rails », souligne celle qui a remporté la compétition au Jackalope, il y a deux semaines.

Elle ne demande maintenant pas mieux que de remporter une autre compétition à domicile, cet après-midi, au TAZ. Elle repensera aux Jeux olympiques par la suite.

Pas de Jeux en 2024

Rien n’est fixé, mais Annie Guglia ne pense pas continuer jusqu’aux Jeux de 2024. En fait, elle ne se projette pas au-delà des 12 prochains mois. « Tokyo 2020 est mon horizon temporel le plus lointain dans tous les aspects de ma vie. Après ça, je ne sais pas encore ce que je vais faire. J’ai une maîtrise en stratégie d’entreprise et j’ai gagné ma notoriété en tant qu’athlète. Je n’ai pas peur pour le futur, mais je n’y pense pas tout de suite », souligne-t-elle.

À l’enjeu

Une centaine d’athlètes, dont le Québécois JS Lapierre, sont attendus aujourd’hui au TAZ pour l’Empire Open. Après les entraînements et la demi-finale masculine, les finales débuteront à 16 h. « On a beaucoup d’athlètes canadiens, parce que c’est le championnat national en guise de qualifications olympiques, mais la bourse attire aussi pas mal d’athlètes internationaux », détaille Phil Grisé. Les gagnants des volets masculin et féminin empocheront 10 000 $. Les deuxièmes et troisièmes recevront respectivement 4000 et 2500 $.

Les professionnels présents

Pour la première fois, les professionnels peuvent participer à la compétition. « Comme la ligne est mince entre les amateurs et les professionnels, on a décidé de faire un format Open. Tout le monde est jugé selon les meilleurs critères », explique Grisé. L’entrée est gratuite pour les spectateurs. L’événement Vans Best Trick aura lieu demain à l’intersection de la rue Milton et du boulevard Saint-Laurent. Sur des modules préfabriqués, les athlètes tenteront de faire les figures les plus spectaculaires.

Une jeune fédération

La Fédération canadienne de skateboard a été créée en 2016 afin de préserver et faire grandir la culture du skateboard. Le président Ben Stoddard est d’ailleurs à Montréal dans le cadre de l’Empire Open. « Avant l’annonce officielle de l’entrée aux Jeux, on a créé un groupe de réflexion avec des gens de l’industrie, des propriétaires de skatepark, des éditeurs de magazine ou des cinéastes. On voulait être en mesure de bien naviguer à travers ce nouvel environnement. Le processus a été long pour être reconnu par le Comité olympique canadien, Sport Canada et la Fédération internationale de skateboard. »