Karine Nadeau repense à cet autre participant qui, lors du Marathon du Mont-Blanc de 2018, lui avait demandé si elle comptait participer à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) l’année suivante. « Je pars à rire et je dis : “Non, non. C’est vraiment malsain, ce sont des déséquilibrés qui font ça.” »

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

Jean-Bernard Douville, lui, se remémore sa découverte de l’UTMB il y a quatre ou cinq ans. « On trouvait ça un peu cinglé. Tranquillement, on a commencé à s’y intéresser, à regarder des vidéos et, dans les deux dernières années, on s’est dit que ce serait bien de l’essayer un jour. »

Malgré toutes les négations passées, ce jour-là est arrivé. Vendredi midi, heure du Québec, Karine Nadeau et Jean-Bernard Douville prendront le départ de cette épreuve titanesque de 170 km et 10 000 m de dénivelé positif.

Noyés parmi les 2300 participants, les conjoints de Québec, parents de quatre enfants et propriétaires de trois restaurants, se lanceront alors dans une aventure qui devrait avoisiner les 40 heures.

Pour moi, c’est un rêve. D’avoir été pigée et de m’y rendre, c’est déjà une réussite. Ça va être la fête.

Karine Nadeau

Le couple a déjà convenu de passer les premiers kilomètres ensemble, histoire de savourer le chemin parcouru et pas seulement autour du massif du Mont-Blanc. Quand ils se sont rencontrés en 1998, les deux appréciaient déjà la nature et les balades en montagne. « Mais on ne savait pas que les montagnes, ça se courait aussi », lance Jean-Bernard.

La transition s’est opérée, en 2010, par l’entremise de Karine. « Je venais d’accoucher de notre troisième enfant et je trouvais que j’avais un peu de surpoids à perdre. J’ai commencé tout doucement, un petit deux minutes à la fois, et j’ai allongé la distance tranquillement. Je courais beaucoup le long du fleuve à Québec, parce que j’avais une gêne de courir dans les rues. »

Jean-Bernard a vu les avantages, à plusieurs niveaux, de la course à pied. Par rapport à d’autres disciplines, sa pratique requiert une logistique assez simple. Il s’y est donc mis lui aussi en surmontant les interrogations bien répandues chez les débutants.

« Un jour, j’ai demandé à Karine : “Coudonc, est-ce que ça devient le fun à un moment donné ?” Je revenais chez nous et j’avais mal aux jambes. Finalement, avec les années, on a tous les deux accroché sur les longues distances, même si ç’aurait été plus simple de se limiter à des 10 km ou à des demi-marathons. »

Depuis 2014 et le passage vers la course en sentier, la distance n’a fait que s’allonger : 60, 100 et donc 170 km dans les prochains jours. Naturellement, ces changements exigent des entraînements appropriés. Entre un travail exigeant et la famille – les quatre enfants sont âgés de 7, 9, 12 et 16 ans –, l’entraînement devait être hyper structuré. Il devait autant satisfaire Jean-Bernard que Karine, sans impact sur les autres sphères de leur vie.

« On est chanceux d’avoir un conjoint/conjointe qui partage notre passion. On n’a pas un partenaire qui ne comprend pas et qui dit : “Ah, tu vas encore t’entraîner aujourd’hui ?” Quand Karine a une grosse séance, je lui dis que c’est beau, que je reste avec les enfants et qu’on se voit tantôt. On essaie que cela affecte le moins possible les enfants. »

« On n’a pas toujours la motivation de partir s’entraîner le matin ou le soir. On est aussi là pour s’encourager l’un l’autre, ajoute Karine. Quand on se trouve toutes sortes de choses à faire avant de partir, l’autre dit : “C’est beau, je m’en occupe. Va-t’en, va-t’en, va-t’en.” »

Pas les mêmes forces

Retour dans les Alpes. L’image parfaite serait de les voir franchir la ligne d’arrivée, main dans la main, au bout de l’effort et du dépassement. Mais, par expérience, Karine et Jean-Bernard ont compris qu’il ne servait à rien d’établir une stratégie. Une course, spécialement à ces hauteurs et sur cette distance, n’est jamais écrite d’avance.

À un moment donné, l’un des deux se détachera forcément. « Quand on court à deux, on court en fonction du plus lent, explique Karine. Sur les portions plus roulantes, Jean-Bernard est plus rapide. Quand ça monte à pic et qu’il y a une bonne pente de 15 ou 20 degrés, c’est là où je suis plus rapide et que je dépasse sans trop forcer. Je suis aussi capable de bien descendre longtemps. »

Dix-septième chez les femmes lors de l’épreuve de 91 km au Marathon du Mont-Blanc, Karine devance parfois son conjoint lors de certaines courses. Ç’a été le cas lors de l’Ultra-Trail de l’île de Madère (MIUT), disputé en avril dernier.

PHOTO FOURNIE PAR LE COUPLE

Jean-Bernard Douville et Karine Nadeau

« On a été ensemble pour les 20 premiers kilomètres. J’ai eu des crampes dans une grosse montée d’escaliers et à quoi ça lui servait de m’attendre ? s’interroge Jean-Bernard. Par la suite, j’ai un peu rétréci l’écart quand elle a eu un coup de mou.

« À l’UTMB, on s’est dit qu’on allait faire un bout ensemble, et après, on verra. Si on doit se quitter, on se quittera, parce qu’on n’a pas les mêmes besoins au même moment ou les mêmes bobos à gérer. »

Ne fait pas l’UTMB qui veut. Pour y participer, il faut d’abord avoir accumulé un nombre suffisant de points lors d’autres courses qualificatives. Il faut aussi un peu de chance et être choisi dans le cadre d’un tirage au sort. Karine et Jean-Bernard, qui ont fait une demande commune, ne s’imaginaient pas être retenus dès leur premier essai. Tant pis si ce deuxième voyage de l’année à l’étranger n’était pas planifié et si l’événement tombe à la rentrée scolaire.

C’est un rêve, alors on ne peut pas dire non. On s’est dit qu’on allait y aller maintenant. Qui dit que, en 2020, on va être prêts, en santé ou avoir nos 15 points qualificatifs ?

Jean-Bernard Douville

Durant la course, Jean-Bernard promet, comme d’habitude, de filmer et de prendre bon nombre de clichés. Pour Karine, la beauté des paysages et le dépassement revêtent une autre dimension. Elle souffre en effet de polyarthrite rhumatoïde, une maladie qui touche les articulations.

« Je suis médicamentée et je suis correcte depuis plusieurs années, mais quand je vais voir mon rhumatologue, chaque année, il me rappelle qu’on n’en guérit pas. Quand je cours et que je fais des voyages comme ça, ce sont des moments que j’apprécie énormément. Juste de pouvoir m’y rendre et le faire, je suis reconnaissante. J’en profite. »

Surtout si l’aventure, en partie partagée avec son partenaire, dure plus de 40 heures…