Demain au Japon, l’équipe canadienne de rugby fera face aux terribles All Blacks. Avant même le coup d’envoi du match, les joueurs en noir défieront les Canadiens en interprétant l’un de leurs célèbres hakas, cette danse tribale chantée d’origine maorie devenue un signe distinctif de l’équipe néo-zélandaise. Explications d’un rituel plus sacré qu’il n’y paraît, qui galvanise tant les interprètes que les spectateurs.

Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Ka Mate

On ignore encore quel haka sera interprété demain par les All Blacks : le Ka Mate ou le Kapo o Pango. Le premier est le plus traditionnel et le plus utilisé des deux. L’équipe l’utilisait déjà en 1905, lors de ses matchs à l’étranger.

Il a été composé vers 1820 par Te Rauparaha, de la tribu Ngati Toa, installée dans la région de Wellington. Ka Mate (littéralement : c’est la mort) raconte comment ce chef de guerre a survécu à la poursuite d’une tribu ennemie en se cachant dans une fosse remplie de pommes de terre. Aidé par une femme d’une tribu voisine, il a ainsi pu échapper à ses poursuivants et ressortir en pleine lumière, vivant – Ka Ora, Ka Ora (C’est la vie, c’est la vie !).

Le lien avec le rugby ? Il est ténu, certes. Selon Stephen Berg, directeur du Musée du rugby de la Nouvelle-Zélande à Palmerston North, l’une des raisons qui pourraient expliquer la popularité de ce haka est sa simplicité. « Les premiers mots se répètent et sont assez faciles à retenir. »

La gestuelle, toutefois, est plus marquante que les paroles, en particulier pour le spectateur non initié à la langue maorie. La langue sortie, les yeux exorbités, le piétinement du sol, les coups sur les cuisses… Difficile de ne pas avoir la chair de poule devant pareille démonstration de puissance.

Rangimoana Taylor, guide d’origine maorie au musée Te Papa de Wellington, explique : « Ce haka est destiné à faire grimper l’énergie et la confiance de ceux qui le dansent, avant une bataille ou un match. On sort la langue, car l’énergie intérieure est telle qu’elle n’a pas d’autres places où aller. Les yeux exorbités symbolisent l’ouverture de l’esprit. Les mains qui tremblent, imitant des feuilles au vent, c’est le cœur qui bat, c’est la vie… Le Ka Mate célèbre la vie, le fait d’être vivant. »

Kapa o Pango

En août 2005, les All Blacks ont surpris le monde entier en interprétant un nouveau haka, composé expressément pour eux : Kapa o Pango, « l’équipe en noir » en langue maorie. Le texte célèbre la terre néo-zélandaise, l’équipe même des All Blacks et la fougère argentée, symbole du pays.

La danse se terminait toutefois à l’origine par un geste qui a été très mal reçu : un coup sec du pouce de part et d’autre de la gorge des danseurs, qui pouvait passer pour une promesse de décapitation de l’adversaire. Trop explicite, disaient certains. Trop provocant, disaient d’autres. 

Certaines associations nationales de rugby ont même plaidé pour la disparition pure et simple de cette tradition, qu’ils jugent trop intimidante pour les équipes adverses. De son côté, le chorégraphe Derek Lardelli s’est défendu. Le geste, dit-il, représente plutôt l’énergie vitale qui est captée par les joueurs avant le début du match. La chorégraphie est parfois — mais pas toujours — légèrement modifiée, ce qui ne signifie pas que les hakas des All Blacks sont pour autant exempts de toute polémique…

Un cas d’appropriation culturelle

Pour les Maoris, le haka est un rituel qui tient du sacré ; c’est bien plus qu’une succession de mots et de gestes. C’est un symbole de passion, d’unité, d’intensité qui est utilisé pas seulement en situation de guerre, mais aussi pour recevoir un étranger ou lors de funérailles. D’ailleurs, lors de la tuerie perpétrée en mars à Christchurch, les élèves de cette petite ville ont interprété un haka écrit pour l’occasion, pour souligner leur solidarité avec la communauté musulmane et rendre hommage à leurs camarades tués dans l’attentat.

On ne reproduit donc pas un haka, en particulier le Ka Mate, sans une forme de déférence. D’ailleurs, quand une équipe de football universitaire de l’Arizona a décidé d’utiliser — un peu à la légère — ce haka avant ses matchs, plusieurs y ont vu une appropriation culturelle déplorable. Idem pour des publicités où le haka a été utilisé pour vendre des voitures Fiat ou des produits de boulange (des danseurs de haka en pain d’épices ? Vraiment ?).

Chez les Maoris, qui y sont initiés dès le plus jeune âge, le haka n’est pas un sujet de moquerie ni de gros sous. La tribu Ngati Toa elle-même s’est battue pour qu’on reconnaisse ses droits sur le fameux Ka Mate. Depuis 2014, il est impossible de l’utiliser à des fins commerciales, à moins d’en attribuer la paternité à son créateur et à la tribu dont il était issu.

Une pratique répandue

Les All Blacks ne sont pas les seuls à utiliser un haka avant leurs matchs. Plusieurs équipes sportives néo-zélandaises — masculines comme féminines — font de même : basketball, baseball, volleyball… Mais la gestuelle change selon le sexe, dit Rangimoana Taylor. « Les hommes sortent la langue, les femmes non. Elles utilisent davantage les yeux exorbités. »

Le message à l’adversaire reste toutefois toujours le même, dit M. Taylor. « On va tout donner et on s’attend à ce que vous fassiez de même. » Le défi est lancé aux Canadiens…