(Edimbourg) À première vue, on dirait un match de soccer comme les autres. Sur le terrain couvert du Corn Exchange, en banlieue d’Edimbourg, une vingtaine d’hommes tapent dans le ballon avec enthousiasme, en essayant de marquer des buts.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

En y regardant de plus près, il y a quand même ceci d’inhabituel : tous les joueurs ont les cheveux gris — quand il leur en reste — et personne ne court. Certains marchent. D’autres boitent, claudiquent ou cessent carrément de jouer lorsque la douleur est trop vive.

« Je viens de m’étirer un muscle. J’aurais dû mieux m’échauffer », déplore Peter Goddard, 74 ans, qui tente de récupérer dans un coin.

Bienvenue dans l’univers du « walking football », nouveau sport à la mode pour les séniors de ce monde.

Le principe est simple : ici, la course est interdite. C’est la règle. Et malheur à celui qui osera la transgresser. Dès qu’un participant accélère, l’arbitre siffle, c’est aussi simple que ça.

Cette version du soccer au ralenti n’est pas nouvelle. Elle est utilisée depuis longtemps comme outil d’apprentissage dans les entraînements chez les plus jeunes. Mais ce n’est que depuis 2011 qu’elle est officiellement devenue un sport pour les personnes âgées en Grande-Bretagne.

Avec succès : le walking football, qui s’adresse exclusivement aux 50 ans et plus, est devenu un tel phénomène que le pays compterait aujourd’hui 800 clubs, conséquence directe du vieillissement de la population.

De la nitro en cas d’infarctus

Certains y adhèrent pour le côté social. Retraitées pour la plupart et parfois isolées, ces personnes âgées trouvent dans ces rencontres une occasion de tromper l’ennui.

« C’est quand même mieux que de regarder la télé », résume Joe Morgan, 66 ans.

Mais beaucoup sont ici pour garder la forme ou se remettre d’un gros problème de santé.

C’est le cas de Peter Goddard, qui en est à sa première participation. Dans les 18 derniers mois, il a été opéré à la colonne vertébrale et aux genoux, en plus de subir un infarctus. La situation était tellement critique que sa femme l’oblige maintenant à faire du sport.

Elle me demande de faire 10 000 pas par jour. Avec le walking football, j’en fais 8000.

Peter Goddard

Même profil chez Joe Morgan et Rorrie Campbell. Le premier est l’heureux propriétaire d’un nouveau foie, le second s’est vu enlever un rein. Pour eux, le walking football est la meilleure façon de rester sain « dans le corps comme dans la tête », lance Rorrie.

Ils sont conscients des risques, évidemment. Os fragiles, dangers d’infarctus. D’autant plus délicat qu’il n’y a pas de service médical sur le terrain. Prudent, Peter traîne une bouteille de nitroglycérine dans sa poche, en cas de malaise. Le responsable du groupe, Colin Mackay, a été moins prévoyant : il y a trois ans, il a fait une crise cardiaque en plein match. « Je suis passé à un cheveu de ne pas m’en sortir », dit-il.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Colin Mackay

Malades, pas malades, rien ne pourrait toutefois les empêcher de se retrouver ici chaque jeudi matin pour cette séance de cardio hebdomadaire, qui est pour certains la seule activité de la semaine. C’est le cas de Bert Cunningham, 90 ans et doyen du groupe, qui est devenu un exemple pour toute l’équipe.

« Je ne peux pas plonger ni me pencher parce que j’ai des prothèses aux genoux, se désole-t-il. Mais je ne peux pas manquer ça. J’ai toujours été très sportif, vous savez. C’est important de maintenir la forme. »

Mieux que le boulingrin

Ils auraient certes pu choisir le golf, activité typiquement britannique, et ô combien douce pour le cœur. Voire les quilles ou le boulingrin. Mais le soccer leur plaît davantage parce qu’il décrasse plus, même si le rythme est plus lent que la version standard.

La plupart du temps, les rencontres sont informelles. Mais il y a aussi des tournois organisés, non pas seulement au Royaume-Uni, mais aussi au Portugal, en France ou en Espagne, où le sport commence à prendre de l’expansion. Au Canada, il semble s’implanter tranquillement, notamment en Ontario.

À Édimbourg, le groupe ne fait que grossir.

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Bert Cunningham, 90 ans

Nous étions cinq au début, et maintenant, on est une cinquantaine.

Bert Cunningham, un des premiers à rejoindre le mouvement

Il y a présentement une ligue pour les plus de 50 ans (âge minimum) et une ligue pour les plus de 65 ans. Mais avec les inscriptions qui montent en flèche, les organisateurs envisagent de créer une ligue pour les 70 ans et plus.

Colin Mackay regrette seulement que ce « sport » ne soit pas subventionné. Considérant son potentiel thérapeutique, il estime que le walking football devrait être soutenu par le système de santé, qu’il contribue, selon lui, à désengorger.

« Avec le walking football, je fais un vrai exercice et j’ai de la bonne compagnie, conclut Peter Craig, membre du groupe depuis quatre ans. Je promène le chien de ma fille tous les jours, mais ça, c’est quand même mieux… »