Dans ce marathon de morosité gonflent et éclatent en nous des pics de haine et de colère, publics ou privés, de plus en plus marqués ; provoqués par exemple par les antivax, certaines mesures gouvernementales ou, dernier épisode en date, un groupe d’Ostrogoths. Ces sentiments ressentis et exprimés par bon nombre de Québécois devraient-ils être considérés comme malsains ou peuvent-ils jouer un rôle d’exutoire ? Nous en discutons avec Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec.

Publié le 17 janvier
Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Avouez que, ces dernières années, les envies de tout raser à la tractopelle ou de servir une descente du coude à certaines têtes à claques se sont multipliées. Et que dire de cette écume qui s’est accumulée au coin des lèvres de nombreux Québécois contraints à la privation quand ils ont regardé les images des fêtards à bord d’un avion de Sunwing ? Une autre goutte de vodka qui a fait déborder la rage.

Ces émotions teintées de haine, parfois cultivées et exprimées à l’échelle collective, devraient-elles nous inquiéter ? Pas nécessairement, répond la Dre Grou, à condition de respecter certaines bornes et qu’elles s’avèrent légitimes.

Exprimer ce trop-plein, c’est tout à fait normal, particulièrement dans le contexte actuel. Après une vingtaine de mois de pandémie, les gens sont extrêmement fatigués et en situation de stress chronique, ce qui nous rend beaucoup plus intolérants, irritables, impatients, réactifs.

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

« Cette réaction est-elle toujours légitime, nécessaire et adéquate ? Ça, c’est une autre question », nuance la psychologue.

De la bonne manière

À ses yeux, il faut tout d’abord accepter ce ressenti, car « il est sain que l’émotion s’exprime ». Réprimée, elle se manifestera d’une autre manière et pourrait provoquer d’autres ennuis de santé. Il faut cependant veiller aux conditions et aux conséquences de cette expression, particulièrement sur son entourage. « Elle doit s’exprimer le mieux possible, auprès des bonnes personnes et sur les bons sujets, en minimisant les dommages collatéraux. Cela ne doit jamais causer de tort irréversible ni se tourner vers quelqu’un qui ne le mérite pas », expose-t-elle.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

La vapeur et l’énergie négative doivent donc être canalisées et évacuées dans un cadre approprié, grâce à divers moyens : par exemple, la dépense sportive, très efficace, mais aussi l’écriture ou encore le dialogue, énumère la Dre Grou. « Ventiler avec des gens en qui on a confiance, qui ne porteront pas de jugement, peut être une bonne chose. Aussi, hurler tout seul dans sa voiture sera certainement plus porteur que d’en sortir pour fracasser le nez de quelqu’un », précise-t-elle. Un sac de frappe à la maison ? « Parfait ! »

Et se défouler sur les réseaux sociaux ? Mauvaise idée. Le risque de l’expression sans filtre guette l’enragé numérique, qui peut causer bien du tort à autrui ou à lui-même. « Il y a un risque de déshumanisation, car quand on est devant un ordinateur, on n’a pas l’être humain devant nous. On s’expose aussi à l’effet d’entraînement, alors il faut faire attention », prévient la psychologue.

Préserver la santé psychosociale

En outre, le contexte actuel semble favoriser le dénigrement de groupes entiers, visés sans nuances. Ce mois-ci, les influenceurs en ont pris pour leur grade, mais d’autres catégories sont concernées ; Christine Grou prend l’exemple des gens non vaccinés, particulièrement visés par la haine publique. Là aussi, des garde-fous sont nécessaires pour éviter de dégrader la santé psychosociale.

« On s’en prend beaucoup aux gens non vaccinés, en les mettant tous dans le même panier », dit celle qui encourage la vaccination. « Si on n’en peut tellement plus, doit-on absolument devenir hostile avec un groupe de gens qui ne sont, par ailleurs, pas tous des antivax, mais qui, pour toutes sortes de raisons, ne sont pas vaccinés ? Quand on est sous le coup de l’émotion, on n’est pas capable de prendre ce recul, ce qui est inquiétant. C’est important pour la santé psychosociale et le climat social, car si on laisse cette hostilité s’exprimer librement, cela crée du clivage, de la radicalisation et de l’intolérance. Alors que l’indulgence, la bienveillance et l’empathie sont des facteurs de protection de la santé mentale », dit Christine Grou.