Dans beaucoup de foyers, l’activité physique a été mise de côté pendant la pandémie. Il n’est pas évident de s’y remettre, encore moins si on n’aime pas trop faire de l’exercice. Comment se motiver ? Voici le résumé d’un échange intéressant à propos de cette question complexe.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

La Presse a convié au tour d’une même table Ahmed Jérôme Romain, professeur adjoint à l’École de kinésiologie et des sciences de l’activité physique de l’Université de Montréal, et Sophie Pagès, adjointe administrative à Montréal et mère de deux adolescents.

L’objectif ? Parler de motivation à faire de l’activité physique.

Quand on lui demande de qualifier sa relation avec le sport, Sophie Pagès réfléchit un instant. Elle risque une réponse : « Je t’aime, moi non plus ? »

Sophie Pagès est née avec une jambe plus courte que l’autre, ce qui a nécessité deux opérations en jeune âge. Ça ne l’a pas empêchée, petite, de faire de la natation, de la gymnastique et de la danse. À l’adolescence, comme elle n’a pas de ligament croisé au genou, les médecins l’ont dispensée de sport à l’école. « La croyance que je n’aimais pas le sport s’est installée », dit-elle.

Enceinte, parce que son médecin lui avait conseillé de ne pas prendre trop de poids pour la santé de ses genoux, elle s’est mise à l’exercice. Ses enfants sont arrivés… et son naturel sédentaire a repris ses droits.

Sophie Pagès a repris l’exercice quand son médecin l’a exhortée à le faire après lui avoir diagnostiqué de l’hypertension. Elle s’est inscrite dans un gym, où elle allait au retour du travail. « Ça a tenu le temps que ça a tenu. Un petit moment. » Après avoir changé de travail, elle s’est inscrite à un autre gym. Et paf ! la pandémie est arrivée.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Sophie Pagès

Je me suis retrouvée à la maison. Je n’avais même plus la marche pour aller au métro. Moi, ça m’allait bien. Sauf que là, je fais le tour d’un pâté de maisons et j’ai mal partout.

Sophie Pagès

Ahmed Jérôme Romain l’écoute raconter son histoire en hochant la tête. La motivation à l’activité, il s’y connaît : c’est son champ de recherche au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

Un cas classique

Le cas de Sophie est classique : à l’adolescence, dit-il, le niveau d’activité physique des jeunes filles chute. La société s’attend à ce que les filles performent à l’école et le sport viendra après, résume-t-il. « Ça crée souvent la première relation négative avec l’activité physique, surtout quand il y a un contexte médical derrière », note M. Romain.

Le discours de Sophie est aussi empreint du côté « obligatoire » de l’activité physique. Or, dit-il, bien souvent, plus on dit aux gens qu’il FAUT faire de l’activité physique, moins ils vont en faire. « Beaucoup de professionnels ne sont pas formés à ça », dit-il.

Ahmed Jérôme Romain se tourne vers Sophie Pagès et lui demande ce qu’est l’activité physique pour elle. « Bouger. C’est sûr que mes enfants aimeraient me faire courir », dit la quadragénaire, qui souffre aussi d’arthrose pour laquelle elle a reçu une infiltration à une cheville.

« Pourquoi courir ? lui demande Ahmed Jérôme Romain. Vous pouvez très bien accompagner vos enfants en marchant, par exemple. »

Bouger ne veut pas dire aller au gym, lever des poids, courir, se faire mal. Il faut se demander : qu’est-ce qui peut nous faire plaisir, un minimum ?

Ahmed Jérôme Romain, professeur adjoint à l’École de kinésiologie et des sciences de l’activité physique de l’Université de Montréal

Sophie dit qu’elle peut marcher 10, 15 minutes par jour.

« Il est là, l’objectif ! Dix minutes de marche, c’est très bien », lui dit le professeur, qui rappelle que les 150 minutes par semaine d’exercice d’intensité modérée sont un objectif vers lequel tendre et non un seuil en deçà duquel rien ne vaut.

Au début, convient-il, les 10 minutes de marche seront rudes, mais « il faut se laisser le temps », dit Ahmed Jérôme Romain, qui souligne que Sophie Pagès pourra éventuellement augmenter la durée et la cadence. Il lui conseille aussi de se distraire avec de la musique ou une émission de radio pour éviter de se centrer sur l’inévitable désagrément des premières minutes d’exercice.

« L’été, c’est agréable de marcher, mais l’hiver ? », lui fait-elle remarquer. Il fait froid, il faut mettre des bottes… » Les déplacements actifs peuvent être une solution, lui répond Ahmed Jérôme Romain. Sophie Pagès pourrait par exemple descendre une station de métro avant la sienne au retour du travail.

Motivation rime avec planification

« Et la motivation ? Au début, je suis super motivée, mais plus le temps passe, plus je me trouve des excuses… »

Ahmed Jérôme Romain lui accorde que la motivation met beaucoup de temps à s’installer. L’activité physique, dit-il, est l’un des comportements de santé les plus difficiles à changer parce que le plaisir arrive après, et non pendant.

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Ahmed Jérôme Romain, professeur adjoint à l’École de kinésiologie et des sciences de l’activité physique de l’Université de Montréal

Le chercheur lui donne quelques conseils : planifier ses sorties de marche dans son agenda, prévoir de petites récompenses quand elle atteint son objectif, et noter, sur des papiers de type Post-it, les raisons pour lesquelles l’activité physique lui ferait du bien. Pour le sentiment de bien-être. Pour diminuer sa tension artérielle. Pour mieux vieillir. « On peut mettre les Post-it à plein d’endroits visibles dans la maison », indique M. Romain, qui lui suggère aussi de demander à son entourage de lui écrire des mots d’encouragement.

Enfin, il lui conseille de tenir un cahier de suivi où elle note comment elle se sent avant sa marche et au retour de celle-ci. Elle peut y noter, entre autres, son humeur et son niveau de douleur. « C’est contre-intuitif de dire aux gens : “Quand tu as mal, il faut bouger”, mais ça fait partie des traitements qu’on propose. Les endorphines, qui soulagent la douleur, aiment bien quand on bouge », rappelle ce dernier, qui souligne qu’il en va de même pour l’efficacité des infiltrations.

« Donc, il faut que je prenne des rendez-vous, que je me récompense et que je note comment je me sens après », résume Sophie Pagès.

« Oui. Et idéalement, pour que ça marche, il faudrait noter vos rendez-vous dans l’heure qui suit. L’être humain – y compris moi-même – est très doué pour remettre à plus tard… »