Dès le 28 mai, les Québécois pourront de nouveau se rassembler en petits groupes, dehors. Les occasions de revoir des proches se présenteront… et la tentation de les enlacer se fera peut-être sentir. Au Québec, faire un câlin à quelqu’un qui ne vit pas avec soi est-il interdit ? Et est-ce possible de s’enlacer de façon sécuritaire ? Des experts nous répondent.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

La question des câlins fait couler beaucoup d’encre en Angleterre.

Depuis lundi, avec l’entrée en vigueur de la troisième étape du plan de déconfinement au Royaume-Uni, les conseils en matière de rassemblements entre amis et avec la famille ont changé : les Anglais sont maintenant invités à choisir s’ils veulent ou non garder leurs distances avec leurs proches, tout en restant bien sûr prudents.

Des médias ont conclu que les Anglais seraient à nouveau « autorisés » à faire des câlins, mais ce n’est pas exact, a précisé le journal The Guardian : les câlins entre les gens de différentes bulles n’ont jamais été interdits au Royaume-Uni depuis le début de la pandémie, bien que les interdictions de rassemblement les aient rendus plus difficiles à échanger. The Guardian a mis en lumière la confusion qui existe entre ce qui est prescrit par la loi britannique et ce qui est recommandé pour faire face à la pandémie de COVID-19.

Consultez l’article du Guardian (en anglais)

Au Québec, est-il interdit de donner un câlin à quelqu’un qui ne vit pas avec soi ?

Au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), on nous renvoie aux consignes sanitaires, qui stipulent qu’on doit maintenir « autant que possible » une distance d’au moins deux mètres avec les personnes qui ne vivent pas sous le même toit (sans quoi il faut porter un masque) et qu’on doit « éviter le contact direct pour les salutations ». Certaines situations permettent cependant des rapprochements, comme en service de garde, indique-t-on.

Au Québec, il y a une obligation de distanciation et non pas une interdiction de rapprochements. La nuance est importante.

Robert Maranda, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux

Au Québec aussi, le gouvernement « fait dans le flou » par rapport aux règles sanitaires qui sont sanctionnables et celles qui ne le sont pas ou pas vraiment, estime Stéphane Beaulac, professeur de droit à l’Université de Montréal. En droit, dit-il, la conséquence de ce type de stratégie a un nom : le chilling effect, ou effet paralysant. « Et le gouvernement capitalise donc là-dessus, d’aucuns diraient », dit-il.

Selon la compréhension de Stéphane Beaulac, « ce qui est l’objet de l’infraction, c’est le rassemblement, pas les deux mètres et pas le câlin, le cas échéant. Bref, à strictement parler, les rapprochements, pouvant même être des câlins, ne sont pas interdits. Pensons par exemple à l’éducatrice en garderie qui doit consoler un enfant qui s’est égratigné un genou. »

Que les gens pensent qu’il est sanctionnable d’échanger un câlin n’est pas mauvais pour l’efficacité des mesures, « mais est-ce que c’est optimal comme façon de faire de la part du gouvernement ? », se demande Stéphane Beaulac. Selon lui, plusieurs des stratégies du gouvernement – dont le couvre-feu – ne sont « sans doute pas les meilleures pour responsabiliser les citoyens dans une société libre et démocratique ».

Sécuritaires, les câlins ?

Maintenant, est-ce possible d’échanger des câlins de façon sécuritaire ? « Des câlins 100 % sécuritaires, ça n’existe probablement pas, mais sécuritaires, oui », croit Christian L. Jacob, président de l’Association des microbiologistes du Québec.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine

Je pense qu’à un moment donné, il faut être capable d’en donner. Les grands-parents sont en train de dépérir sans les câlins de leurs petits-enfants.

La Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine

Premiers conseils de la Dre Quach : garder son masque, d’abord, et éviter d’être face à face, dans la zone des gouttelettes respiratoires de l’autre. Le samedi, quand elle fait son jogging, elle passe dire bonjour à son père et elle lui tend son dos pour qu’il puisse l’enlacer brièvement. Ça lui fait du bien et à elle aussi. « Et ça ne l’écœure pas trop que mon dos soit mouillé ! », dit-elle en riant. Quand il y a une bonne différence de grandeur, c’est encore plus facile : un enfant peut très bien enlacer sa grand-mère à la taille, par exemple.

Idéalement, les câlins devraient être échangés à l’extérieur. « Quand on est dehors, notre nuage de bestioles est ventilé », illustre Caroline Quach. Mieux vaut aussi ne pas s’éterniser, car la durée demeure très importante, rappelle Christian L. Jacob : plus on respire de particules virales, plus on a de risques de développer l’infection. « Si le geste est bref, ça ne représente pas beaucoup de risque », dit-il.

L’idée, c’est aussi d’évaluer son propre risque, poursuit la Dre Quach. On ne donne pas de câlins si on a des symptômes ou si on a été en contact avec un cas positif dernièrement. Et on choisit les personnes qu’on enlace, en faisant attention aux gens fragiles. Le fait d’être vacciné a aussi un impact majeur sur le risque associé au câlin, note M. Jacob.

À quand les câlins sans masque et sans limites ?

« Ça va arriver quand il n’y aura plus de transmission locale soutenue, mais je ne m’attends pas à voir ça avant quelques mois encore », répond la Dre Quach, qui espère que la population répondra massivement présente pour la deuxième dose de vaccin.