On se préoccupe du pic des cas de COVID, mais un autre pic inquiète la psychiatre québécoise Karine Igartua : celui des besoins en santé mentale. « En Europe, il est survenu de trois à quatre semaines après celui de la maladie », souligne-t-elle.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, la Dre Karine Igartua pratique à l’Hôpital général de Montréal et se multiplie ces jours-ci sur plusieurs fronts.

Pour l’heure, difficile de bien mesurer l’ampleur de la détresse des gens, chacun restant confiné chez soi. Dans les hôpitaux, elle constate néanmoins que des patients qui vivent seuls « décompensent bien au-delà des niveaux habituels » et qu’ils sont plus nombreux qu’au début de la crise à se présenter aux urgences avec un problème de santé mentale.

Ils font alors souvent face à des portes tournantes, « en raison de la politique de congé rapide pour vider les hôpitaux ».

À Montréal, « on assiste d’ailleurs déjà à des rechutes de personnes qui ont reçu des congés trop précoces », fait observer la Dre Igartua.

PHOTO FOURNIE PAR L’ASSOCIATION DES MÉDECINS PSYCHIATRES DU QUÉBEC

La Dre Karine Igartua

Si l’on a peu d’études sur les pandémies, on sait que les catastrophes ont un effet important sur la santé mentale, ont écrit les médecins Sandro Galea, Raina Merchant et Nicole Lurie dans un éditorial paru le 10 avril dans le Journal of the American Medical Association.

« Par exemple, 5 % des personnes touchées par l’ouragan Ike en 2008 présentaient les signes de dépression majeure un mois plus tard, tout comme 1 adulte sur 10 à New York après les attaques du 11 septembre 2001, peut-on y lire. Près de 25 % des New Yorkais disaient aussi alors que leur consommation d’alcool avait augmenté. »

L’Association des médecins psychiatres du Québec s’inquiète donc et, dans une lettre, a réclamé au gouvernement québécois « de considérer la santé mentale comme un service essentiel et de maintenir ouvertes les cliniques externes, sachant que nous avons déjà délesté ce qui pouvait l’être. […] Nous croyons que de cesser les suivis en externe ne soit pas avisé ».

L’humeur des Canadiens

Selon un récent sondage d’Angus Reid réalisé en ligne du 15 au 17 avril, la moitié des Canadiens signalaient une dégradation de leur santé mentale (10 % disaient avoir beaucoup dépéri).

Les Canadiens se sentaient alors inquiets (44 %), anxieux (41 %), et 3 sur 10 disaient s’ennuyer.

Comme d’autres sondages précédents, le plus récent d’Angus Reid confirme que les femmes se sentent plus anxieuses ou inquiètes que les hommes.

Par exemple, celles de 55 ans et plus ont été 53 % à se dire inquiètes, comparativement à 42 % des hommes du même âge. Elles ont aussi été 41 % à répondre qu’elles se sentaient anxieuses (comparativement à 26 % des hommes).

La sociologue Francine Descarries fait remarquer que les femmes sont peut-être plus enclines que les hommes à nommer leurs émotions.

À l’heure actuelle, souligne-t-elle, chaque génération a ses raisons d’être stressée — peur imminente de mourir, perte d’emploi, etc. —, et bien peu de personnes sont épargnées.

La femme de retour au foyer

Le quotidien semble néanmoins particulièrement lourd pour les femmes, comme le redoutait déjà au début d’avril le secrétaire général de l’ONU, António Guterres. Un peu partout dans le monde, « le travail non rémunéré des femmes a augmenté de façon exponentielle en raison des fermetures d’écoles et des besoins accrus des personnes âgées ».

C’est sans compter que les femmes — caissières de supermarché, infirmières, préposées aux bénéficiaires, etc. — sont aussi aux premières lignes des services essentiels actuels, des emplois plus stressants que jamais. Le New York Times a calculé qu’aux États-Unis, par exemple, un emploi sur trois occupé par des femmes est considéré comme essentiel.

Puis, il y a la maison.

En dehors de la crise, au Québec, on estime en gros qu’« il y a un réel partage des tâches chez le tiers des parents », explique la sociologue Francine Descarries. « Dans un autre tiers, le mari arrive en soutien à la femme, sur qui repose la charge mentale du foyer. Et dans le dernier tiers, les choses n’ont pas changé. »

Est-ce le retour de la femme au foyer, comme dans le temps ? En tout cas, pour la femme, tout est certes plus compliqué, fait observer Francine Descarries, qu’il s’agisse de la planification des repas, de l’école à la maison, de la surveillance des enfants, de l’aide aux parents âgés, « y compris ceux qui sont habituellement autonomes, mais qui actuellement ne peuvent plus faire l’épicerie ».

Selon Me Alain Roy, professeur de droit à l’Université de Montréal, les avancées en matière d’égalité des sexes sont menacées. Avec le retour à l’école, qui sera graduel et facultatif, il a l’impression que de nombreux parents le retarderont à l’automne et que la mère sera celle qui risquera le plus de rester à la maison avec les enfants. « Si les mères mettent leur carrière sur pause pendant plusieurs mois afin de s’occuper des enfants jusqu’au retour à la normale, les hommes continueront d’accumuler des avoirs et de poursuivre leur ascension sociale. Si une rupture survenait dans quelques années, les femmes qui étaient en union de fait se retrouveraient en situation précaire puisque le droit de la famille ne les protège toujours pas. »

Quant aux enfants, « ce qu’il faut maintenant surveiller, c’est cette peur qu’ils ont de retourner à l’école et de contaminer leurs parents », insiste la Dre Karine Igartua.

« Certains enfants vont spontanément parler de leurs peurs, d’autres, au contraire, vont les cacher pour éviter de faire de la peine à leurs parents, poursuit-elle. Il faut donc lancer la discussion et corriger les fausses informations. »

Il faut expliquer aux petits que, quand le moment sera venu, quand il sera jugé approprié de retourner à l’école, il y aura, oui, certains risques, « comme en toutes choses, dans la vie, explique-t-elle. On peut par exemple rappeler aux enfants que le vélo comporte aussi certains dangers, que c’est pour cela qu’on met un casque et qu’on en fait quand même, en évaluant les risques et les bénéfices ».

Dans une lettre ouverte publiée la semaine dernière dans le quotidien français Le Monde, les pédopsychiatres Eric Acquaviva et Richard Delorme rappellent eux aussi qu’il faut penser aux enfants.

Il y a eu le confinement, dans certains cas dans de petits appartements, auprès de parents « eux-mêmes dépassés par la situation », qui « leur témoignent parfois un certain agacement à devoir gérer les devoirs en plus de leur travail, de leurs préoccupations financières et de l’organisation du quotidien ».

Sans oublier qu’à tout cela s’est ajouté le discours sanitaire initial laissant entendre que les enfants étaient « vecteurs » du virus, rappellent les pédopsychiatres.

Résultat : les enfants ont souvent « une conscience aiguë de la gravité de la crise sanitaire et sociale », comme en témoigne, selon ces pédopsychiatres, l’enquête Co-Space réalisée récemment en Angleterre. Dans ce pays, écrivent-ils, « le tiers des 4-10 ans craignent d’attraper le virus, un quart ont peur d’infecter quelqu’un d’autre, un tiers sont anxieux de manquer les cours à l’école et près d’un cinquième ont peur de quitter la maison ou craignent que leur famille n’ait pas assez de nourriture pour vivre ».

Cela étant, les deux pédopsychiatres français craignent une recrudescence de symptômes anxieux chez les jeunes enfants.