Des coquerelles. Des tas de coquerelles. Ou bien un tsunami. Ou encore un enfant qui crie. Vous aussi, vous rêvez fort, précis, ces jours-ci ? Coloré, mouvementé ? Bonne nouvelle, vous n’êtes pas seuls. Meilleure nouvelle : ça se gère, et ça va sans doute passer.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Nuits saccadées, entrecoupées de rêves de confinement, de ruptures de stock, ou de déconfinement (littéralement ou métaphoriquement), les Québécois — et la planète entière — dorment mal ces jours-ci. Quatre Québécois sur dix disent avoir le sommeil affecté depuis le début de l’état d’urgence sanitaire, révèle un sondage de l’Association pour la santé publique du Québec. Sur les réseaux sociaux, les récits de (mauvais) rêves sont partout. Un « j’ai mal dormi » entraîne immanquablement son lot de « moi aussi ». À preuve : l’autrice et humoriste américaine Gina Barreca, qui signe une chronique dans Psychology Today, a posé la question sur Facebook : vos rêves ont changé dernièrement ? Pas moins de 300 « amis » ont acquiescé, racontant leurs souvenirs nocturnes d’infestations de poux, de funérailles désertes, ou d’infestations tout court. De son côté, la dame dit faire le même rêve régulièrement : seule dans une ville (désertée et décimée par une tornade ?), elle cherche des toilettes. En vain : toutes sont souillées. Contaminées.

« Je travaille avec les États-Unis, l’Australie, l’Inde, la Chine, le Japon, et c’est la même histoire partout : les gens rêvent de tempêtes », confirme Robert Bosnak, psychanalyste et ex-président de l’Association internationale pour l’étude des rêves, dans le magazine In Style. Tempêtes, au sens propre comme figuré, vous l’aurez compris.

Des causes physiques

PHOTO FOURNIE PAR DEIRDRE BARRETT

Deirdre Barrett, psychologue à l’École de médecine de Harvard, autrice de The Committee of Sleep

Le saviez-vous ? Bien sûr, ces rêves ont une source psychologique évidente. « Votre esprit qui rêve se nourrit de votre esprit éveillé », résume Deirdre Barrett, psychologue à l’École de médecine de Harvard, référence mondiale en matière de recherche sur les rêves. Or, tout changement dans vos vies (changement de routine, perte d’emploi, stress financier, ça vous dit quelque chose ?), associé à des réactions émotives plus ou moins intenses, risque d’entraîner son lot de (mauvais) rêves.

Mais ce n’est pas que cela qui est ici en jeu, nuance la chercheuse, à qui l’on doit The Committee of Sleep. Si vos rêves sont si vifs et vos souvenirs si présents ces jours-ci, c’est avant tout pour des raisons physiques, toutes simples, qui n’ont finalement pas tant à voir avec la pandémie. Enfin si, mais indirectement.

La corrélation la plus forte pour expliquer le souvenir des rêves, c’est le nombre d’heures de sommeil.

Deirdre Barrett, psychologue à l’École de médecine de Harvard

En gros, c’est d’abord et avant tout parce que vous dormez plus qu’à l’habitude que vos rêves vous reviennent plus facilement en mémoire. Et en prime, vous vous levez sans réveille-matin. Cela tombe sous le sens : « la plupart des gens dans nos sociétés sont en déficit de sommeil », poursuit la chercheuse. Or, depuis un mois maintenant, très exactement, confinement oblige, avec ou sans télétravail, nombreux sont ceux qui ont décalé, voire éliminé, leur réveille-matin. Inutile de se lever aux aurores quand on n’a pas à amener les enfants à l’école, encore moins à se rendre au boulot. « Ce n’est pas le cas de tout le monde, mais pour une majorité de gens, les exigences ne sont plus les mêmes », signale-t-elle.

Ce qu’il faut savoir, poursuit-elle, c’est que l’on rêve pendant ce qu’on appelle le sommeil paradoxal (ou REM, pour Rapid Eye Mouvement), un sommeil qui se répète toutes les 90 minutes et qui gagne en durée, en densité et en intensité avec le temps. Dit autrement : plus vous dormez longtemps, plus votre sommeil paradoxal est long, dense et intense. « C’est un peu comme si non seulement on rattrapait notre sommeil, mais aussi nos rêves. »

Mauvais rêves à l’étude

Depuis la mi-mars, Deirdre Barrett compile et analyse les rêves liés de près ou de loin à la pandémie. Au cours de notre entretien, la semaine dernière, elle avait reçu, par l’intermédiaire d’un sondage en ligne, plus de 1000 récits de rêves de quelque 360 participants (certains rapportant plusieurs rêves). Ce genre d’analyse, soit dit en passant, est fréquent. Des études semblables ont été réalisées pendant la Seconde Guerre mondiale, après le 11-Septembre, etc. Si, à terme, la chercheuse espère faire une analyse statistique des données, déjà, certaines « impressions » se dégagent.

Participez à l’enquête de Deirdre Barrett et l’Université Harvard (questions en anglais, mais les réponses peuvent être remises en français)

Du lot, en excluant les témoignages du personnel de la santé (35 au total), les récits proviennent « dans la vaste majorité des cas » d’individus qui n’ont pas de lien direct avec l’épidémie, à part par les points de presse et autres nouvelles quotidiennes. « On note beaucoup plus d’anxiété que dans un échantillon témoin, mais on ne peut pas parler de cauchemars à proprement parler. » Plutôt de « mauvais rêves », nuance-t-elle. Des histoires qui commencent bien et qui virent mal, des récits de « bibittes » (coquerelles, vers, sauterelles géantes), désastres naturels et autres « monstres invisibles », « des métaphores évidentes de la situation », résume la chercheuse.

Du côté des travailleurs de la santé (et elle espère que l’échantillon va grossir avec le temps), c’est autre chose : « ici, ce sont bel et bien des cauchemars », des récits de tentatives avortées de sauver des patients, « un sentiment d’échec — cette personne va mourir à cause de moi —, une horrible responsabilité ».

PHOTO FOURNIE PAR ERIN GRAVLEY

Erin Gravley, instigatrice du site www.idreamofcovid.com

À noter : sur l’internet, plusieurs se sont mis, comme Deirdre Barrett, à recueillir les récits de ces rêves en temps de pandémie. C’est le cas d’Erin Gravley, jeune diplômée en lettres américaine, qui s’est inspirée des travaux de la journaliste allemande Charlotte Beradt, à qui l’on doit une collection unique et révélatrice des récits des rêves sous l’Allemagne nazie (Rêver sous le IIIe Reich). Après avoir elle-même rêvé en « distanciation sociale », la jeune écrivaine en herbe a voulu savoir si, globalement, la pandémie allait aussi modifier nos nuits. Deux cents rêves reçus et lus plus tard, elle croit que oui. « Clairement, il y a des tendances », dit-elle, citant divers récits de gens confinés dans des ascenseurs, inondés, ou affamés. « Je ne suis pas une chercheuse, précise-t-elle. C’est plus l’art, que la science, qui m’intéresse ici. »

Racontez vos rêves ou lisez ceux des autres, recueillis par Erin Gravley (en anglais seulement)

Gérer ses rêves

PHOTO FOURNIE PAR ANTONIO ZADRA 

Antonio Zadra, directeur du Laboratoire de recherche sur les rêves de l’Université de Montréal

Certes, nos rêves reflètent nos « émotions vécues à l’état de veille », confirme Antonio Zadra, professeur de psychologie et directeur du Laboratoire de recherche sur les rêves de l’Université de Montréal. Mais de là à dire qu’il y a une « tendance », il y a un pas, nuance le chercheur. Tout simplement parce que ces fameuses « émotions » et autres « préoccupations » sont très variables d’un individu à l’autre. On est loin de l’instinct de survie sous l’Allemagne nazie, isolés les uns des autres, sans accès internet. Certes confinés, « ici, il y a une grande liberté dans le comment cet isolement est vécu », rappelle-t-il.

Nos rêves reflètent nos préoccupations personnelles les plus intenses et les plus chargées émotionnellement.

Antonio Zadra, directeur du Laboratoire de recherche sur les rêves de l’Université de Montréal

Ce peut être le virus pour l’un, la gestion des finances publiques pour l’autre, ou l’état de santé d’un proche dans un CHSLD pour un troisième. « C’est extrêmement variable », insiste-t-il. D’où l’intérêt, individuellement, de porter attention à nos rêves. Ne serait-ce que pour mieux cerner quelles sont nos préoccupations les plus profondes et surtout les plus chargées. « C’est une opportunité pour explorer une partie de nous-même. » Bref, une occasion pour mieux se connaître et mieux se gérer. Ou encore, comme le résume le psychanalyste et spécialiste du langage des rêves Tristan-Frédéric Moir, au quotidien français 20 minutes : « Le sommeil est un temps de gestion de nos émotions. On est aujourd’hui confrontés à une crise qui nous bouleverse. Le rêve va permettre de banaliser cette actualité dramatique, inédite, et de mieux gérer nos angoisses. »

Bonne nouvelle (parce que oui, il y en a une) : ces mauvais rêves, que les experts ont baptisé des « rêves d’infortune » ou « de contrariété », ont aussi une grande utilité. « On se pratique à faire face à l’adversité ! souligne Roger Godbout, directeur de la Clinique du sommeil de l’hôpital en santé mentale Rivière-des-Prairies. On apprivoise les contrariétés en vue d’apprendre à y faire face. »

Et à ce sujet, les experts sont unanimes : oui, ça se peut. Et ça se fait. La nuit, si vous ne voulez pas croiser un zombie, oublier votre masque ou surtout revoir ces coquerelles, dites-le. Répétez-le. Et choisissez (et visualisez) surtout un autre rêve. La stratégie, dite « d’incubation », s’apparente à de la méditation, et est utilisée depuis des millénaires. Chose certaine : vous ne perdez rien à essayer.

Conseils d’expert

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Roger Godbout, directeur de la Clinique du sommeil de l’hôpital en santé mentale Rivière-des-Prairies, CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal

Roger Godbout, directeur de la Clinique du sommeil de l’hôpital en santé mentale Rivière-des-Prairies, CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, propose huit astuces pour favoriser une meilleure nuit. Et elles commencent dès le réveil. Pour petits et grands.

1. Retrouvez vos habitudes pré-COVID : habillez-vous le matin, ce ne sont pas des vacances. « On ne passe pas la journée en pyjama. »

2. Sortez en matinée, question de voir la lumière du jour. L’idée : « ancrer la journée ».

3. Mangez à heures (plus ou moins) stables. « Cela ancre l’horaire et donne un sentiment du temps. »

4. Donnez la priorité aux activités stimulantes en début de journée.

5. Optez pour des activités plus calmes en fin de journée.

6. 45 minutes avant de vous coucher, choisissez une routine et respectez-la : exit les appareils, on baisse la lumière, on joue à un jeu calme, on se coule un bain tiède, on parle moins fort. « Quand on se calme les esprits, on est moins stressés, le sommeil risque d’être meilleur. »

7. Au besoin, parlez-vous : « ce soir, je vais rêver à… »

8. Et souvenez-vous : le temps joue pour vous. « On considère qu’on rêve moins à quelque chose de désagréable à mesure qu’on s’y habitue… »