Les uns se surinvestissent au travail, les autres s’engourdissent sur Facebook, sur Netflix ou en magasinant en ligne. Il existe maintes façons de fuir ses émotions douloureuses. Et si on entrait plutôt en contact avec elles ? Entrevue avec le psychologue Marc-André Dufour, engagé en prévention du suicide au Québec, au sujet de son livre Se donner le droit d’être malheureux.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Est-ce une bonne chose, le malheur ?

On n’a pas à porter de jugement si c’est une bonne ou une mauvaise chose : le malheur fait partie de la vie. C’est un peu l’idée du livre, fondamentalement. Quand on espère ne jamais vivre de malheur et être dans un bonheur perpétuel, c’est presque une garantie qu’on va être déçu.

Le malheur sert-il à quelque chose ?

On n’a pas le choix de composer avec [le malheur]. Les situations douloureuses sont pénibles quand on a les pieds dedans, mais deviennent plus tolérables si elles peuvent au moins servir à quelque chose : nous apprendre des choses sur nous-mêmes, sur notre vie, sur nos relations, sur ce qu’on pourrait faire pour améliorer notre existence. C’est un peu un cliché, mais les êtres humains grandissent à travers la souffrance. Encore faut-il se permettre de la ressentir.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Marc-André Dufour, psychologue engagé en prévention du suicide au Québec

Votre livre explore de nombreuses façons de fuir la souffrance. Quelles sont les principales ?

C’est variable pour chaque personne. Et chaque chose qu’on fait n’est pas une manière de fuir ses émotions douloureuses. Je ne veux surtout pas démoniser des activités généralement saines et agréables : c’est une question d’équilibre. Mais, en même temps, on a plein de sources de distraction. Le travail, par exemple. C’est bien vu de travailler, mais combien de temps y consacre-t-on ? Quelle place est-ce que ça prend ? Parfois, quand on vit des difficultés dans notre vie personnelle, cette sphère-là est tellement pénible que ça devient intéressant de miser sur le travail, où l’on est apprécié, valorisé. Ça peut devenir un refuge qui fait en sorte que la sphère personnelle ne s’améliore pas.

Dans votre livre, vous parlez aussi de fuite dans la consommation ou dans de grands projets, comme refaire sa cuisine.

Je n’ai rien contre les quincailleries, mais je suis certain que si les gens allaient mieux, il y aurait une baisse de leur chiffre d’affaires [rires] ! Ça en prend, des rénovations, mais toujours compter sur des choses à l’extérieur pour que revienne une espèce de sentiment agréable… Momentanément, ça fonctionne, mais après il arrive qu’on finisse par se retrouver avec le même inconfort. Et il y a aussi les nouvelles technologies, qui offrent une multitude de sources de divertissement.

Même naviguer sur Facebook ou magasiner de façon compulsive ?

Oui, lorsque c’est excessif. Je le vois parfois chez les hommes, qui magasinent des voitures ou un outil quelconque. Tout ça peut prendre énormément de place. Pendant ce temps-là, les enfants pourraient être en train de jouer à côté et bien vouloir un petit moment avec leur papa, mais papa est en train de magasiner une souffleuse… Il y a aussi les heures de visionnement de séries sur Netflix. C’est intéressant, mais c’est tellement facile et accessible. Qui se dit : « Bon, bien, je vais prendre un petit moment pour reconnecter avec moi-même » ? […] Il n’y a pas d’angoisse dans le silence. Il n’y a pas de tristesse. Si ces émotions-là émergent quand on s’arrête, ça parle de quelque chose qui mérite qu’on l’explore. Il faut se reconnecter avec ça plutôt que de fuir indéfiniment.

Une fois qu’on s’est arrêté et qu’on a pris conscience de ce qu’on fuit, de ce qui nous épuise, que fait-on ?

On peut en faire part à une personne de confiance. Au début, c’est flou, on n’a pas toujours les mots, mais on est avec une autre personne qui nous accueille et nous pose des questions. Des choses se clarifient, prennent forme. Pour trouver un sens, ça prend des mots, des phrases. À lui seul, ce partage génère déjà un peu d’espoir. Parfois, l’étape suivante, c’est l’aide professionnelle. On est avec un autre être humain complètement centré sur nous, qui agit un peu comme un miroir, qui nous donne une image de notre monde intérieur et qui nous permet, à nous-mêmes, de mieux percevoir les choses, de prendre un peu de recul. Ces prises de conscience peuvent changer l’issue d’une vie.

La façon extrême de fuir serait-elle le suicide ?

Ultimement, mais chaque situation est différente. Malheureusement, il y a encore trois Québécois par jour qui se suicident. Ce que je dis, c’est que ce n’est pas nécessairement la souffrance qui cause le suicide : c’est plutôt le refus ou l’incapacité de ressentir cette souffrance-là, de se sentir vulnérable dans un premier temps, et de se montrer vulnérable.

IMAGE FOURNIE PAR TRÉCARRÉ

Se donner le droit d’être malheureux, de Marc-André Dufour, Trécarré, 208 pages

Si vous avez besoin de soutien ou avez des idées suicidaires, vous pouvez communiquer en tout temps avec Suicide Action Montréal : 514 723-4000 ou 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, sept jours sur sept.