Le stress chronique nuit à la santé du cœur. Et des gens stressés, il y en a beaucoup ces temps-ci, constate le cardiologue Martin Juneau, directeur de la prévention à l’Institut de cardiologie de Montréal. Un conseil ? Méditez.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Au quotidien, le constatez-vous, l’effet de la pandémie de COVID-19 sur le stress et la santé cardiaque ?

Oui. Je fais beaucoup de cliniques par téléphone et j’en fais aussi en personne. Ceux qui acceptent de nous voir en personne, c’est une sélection naturelle : ce sont des gens moins stressés. Mais j’ai aussi beaucoup de patients qui refusent de venir parce qu’ils sont très stressés. Je leur dis : « Écoutez, monsieur, je vous écoute, et c’est clair qu’il faut que je vous examine le cœur, les poumons. Ils disent : « Non, non non, pas question que je sorte de chez nous pour aller à l’hôpital. » Il y a ça, et il y a aussi le stress dû à l’isolement. L’isolement social pendant la pandémie, notamment chez les personnes âgées, ç'a été très mauvais.

Beaucoup de gens, actuellement, vivent donc avec des niveaux de stress qui pourraient être dommageables pour le cœur ?

Oui. Nos patients, ils sont suivis. Quand leur pression semble moins bien contrôlée, on fait des ajustements, on peut pallier ça. Le problème, c’est monsieur ou madame Tout-le-Monde, qui n’est pas connu comme cardiaque et qui n’a pas de raison d’être suivi. Je pense à une mère de famille de 45 ans, qui a déjà des facteurs de risque pour les maladies cardiovasculaires, qui a un peu d’embonpoint, un peu d’hypertension, et qui vit ce stress toujours présent, qui ne lâche pas. Et là, avec la rentrée…

En quoi le stress chronique affecte-t-il le cœur ?

Votre cœur travaille tout le temps plus fort, la pression artérielle est plus haute, la fréquence cardiaque est plus rapide. Ça affecte la coagulation sanguine : le sang devient moins clair, plus coagulable, ce qui augmente le risque de thrombose. Tout ça est dû à l’adrénaline, la noradrénaline, et il y a aussi le cortisol qui se met de la partie en faisant augmenter la glycémie dans le sang. Le diabète est donc moins bien contrôlé.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Martin Juneau, cardiologue et directeur de la prévention à l’Institut de cardiologie de Montréal.

Le stress crée aussi un état inflammatoire. Quand une plaque sur une artère coronaire se déchire et cause l’infarctus, en général, c’est causé par de l’inflammation au niveau de la plaque. Et en plus, le cortisol sécrété chroniquement provoque une baisse de l’immunité – ce qui n’est vraiment pas souhaitable en temps de pandémie. Tout ça, c’est un mauvais cocktail.

Avec le télétravail, des gens se sentent moins bousculés dans leur horaire. Est-ce qu’il y a une certaine frange de la population qui est au contraire moins stressée ?

Il y a des gens chez qui ça a fait cet effet-là, c’est sûr. Des patients à qui ça a fait du bien de se retrouver, de faire un peu le bilan de leur vie. « Je menais une vie de fou, je devrais peut-être diminuer un peu. » Ça, c’est sûr que c’est arrivé aussi.

Faut-il absolument avoir des problèmes de santé – diabète, hypertension, etc. – pour que le stress chronique ait un effet sur la santé cardiaque ?

Non. Une étude a été effectuée au milieu des années 2000, par un cardiologue canadien, Salim Yusuf, sur l’infarctus auprès de 29 000 personnes dans 52 pays. Il a fait un questionnaire très détaillé des facteurs de risque classiques, et il avait rajouté quatre questionnaires sur le stress – au niveau du couple, de la famille, au travail. Et à sa grande surprise – il n’y croyait pas lui-même –, le stress est sorti comme un facteur de risque de l’infarctus aussi fort que l’hypertension, le diabète et l’obésité. Si vous n’avez pas de facteur de risque, mais que vous vivez avec un stress chronique que vous n’arrivez pas à gérer, ce n’est vraiment pas bon.

Comment le sait-on qu’on a ce stress-là ? Et que fait-on avec ?

Quand on parle de leurs habitudes de vie, 90 % de mes patients me disent : « Je vous ai écouté, je mange mieux, plus méditerranéen, je fais plus d’exercice. Mais le stress, docteur, ça, je ne suis pas capable de le gérer. » Les gens le savent, quand ils sont stressés. Le problème qu’on a toujours eu en cardio et en médecine, c’est comment on traite ça. Il y a eu des essais avec des médicaments, ça n’a pas marché. Donner des anxiolytiques ou des antidépresseurs après l’infarctus : on n’a jamais eu une étude qui a montré des résultats positifs. C’est pour ça qu’il y a une vingtaine d’années, on a commencé à s’intéresser à la méditation pleine conscience, à offrir des ateliers. Et ça, ça marche. Mais on ne parle pas ici de petites recettes : c’est vraiment un changement profond. C’est une façon de voir ce qui se passe dans notre tête et dans notre corps. On insiste beaucoup sur comment on se sent physiquement, dans chaque partie du corps, et ensuite les pensées qui se promènent dans tous les sens. Tranquillement, on arrive à calmer son esprit, à se fixer sur le moment présent, à ne pas faire quatre choses en même temps.