Cinq proches de Stéphane Rousseau sont morts du cancer, dont sa mère, son père et sa sœur. Cinq personnes pour lesquelles, depuis 10 ans, il s’engage auprès de la Société de recherche sur le cancer. Avec cœur, avec espoir, et parfois aussi avec des poussières dans les yeux.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Le cancer, c’est un coup dur pour le malade et son entourage. Stéphane Rousseau en sait quelque chose. Il sait tout ce que ça représente pour la famille et les amis. Il sait les soins nécessaires à une personne atteinte, combien ça monopolise l’énergie et « hypothèque le bonheur » des gens autour d’elle.

Il en sait quelque chose parce qu’il a vécu ça. Dès l’enfance.

« J’ai grandi avec une mère très malade », raconte-t-il. Cancer du côlon. Il se rappelle la frustration de son père devant cette « cochonnerie » et comment la maladie contaminait toute la vie du foyer. « Je n’invitais jamais personne, il ne fallait pas déranger, se remémore-t-il. Ma mère était alitée tout le temps. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Stéphane Rousseau sait que la lutte contre le cancer n’est pas gagnée, mais assure que ça évolue positivement tout le temps au sujet de la recherche.

Le cancer du côlon, c’est aussi le sac pour remplacer l’intestin, l’inconfort, les débordements et les odeurs… L’humiliation pour le malade. La gêne des proches, aussi. Stéphane Rousseau sait ça mieux que quiconque : son père aussi a eu le cancer du côlon…

Il ne comprenait pas tout ce qui se passait, avoue-t-il, mais il comprenait ceci : la mort de sa mère, c’était la fin de sa souffrance à elle. Ce qu’il a su par la suite, c’est que sa mère a lutté longtemps. Pour lui. Elle le trouvait trop jeune pour devenir orphelin. Le jour où elle est morte, elle a dit : « Stéphane est assez grand. »

Elle a rendu l’âme le soir même. Il avait 12 ans.

Le sort s’acharne

Sa sœur, son aînée de cinq ans, a vécu durement la mort de leur mère. Trois décennies plus tard, c’était à son tour de se heurter au mur du cancer : sein, poumon, cerveau. « Tes parents, tu te doutes qu’ils vont mourir, explique Stéphane Rousseau. Ta sœur… Tu te dis que ça pourrait être toi. »

Elle en est morte elle aussi. Elle n’avait même pas 50 ans.

Je suis assez naïf pour croire que je n’aurai pas [le cancer], parce que tout le monde l’a eu chez nous. C’est ce qui fait que je n’y pense pas constamment. 

Stéphane Rousseau

Il ne se fie pas seulement à sa bonne étoile : il est suivi de près et fait des tests de dépistage régulièrement.

« Je le fais parce que j’ai vu ce que ça fait. Je ne veux pas passer par là », assure-t-il. Stéphane Rousseau ajoute que si la cancer de ses parents avait pu être dépisté à temps, ils auraient peut-être survécu. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles, depuis une décennie, il s’implique auprès de la Société de recherche sur le cancer.

L’avancée

Vue de loin, la lutte contre le cancer semble donner des résultats mitigés : un Canadien sur quatre en mourra et c’est encore la maladie la plus mortelle chez les enfants de moins de 15 ans. Stéphane Rousseau sait que ce n’est pas gagné. « Ça évolue tout le temps, dit-il au sujet de la recherche. Positivement. »

PHOTO FOURNIE PAR LA SOCIÉTÉ DE RECHERCHE SUR LE CANCER

Le Challenge SRC a eu lieu aux îles Canaries en 2017.

Il cite l’exemple d’une femme qu’il a rencontrée il y a 10 ans, alors qu’il participait à son premier Challenge SRC (Société de recherche sur le cancer), c’est-à-dire à une expédition visant à récolter des fonds pour la recherche. Elle venait de perdre son fils. « Elle me dit que, aujourd’hui, il ne mourrait plus. En 10 ans, c’est une grosse différence, insiste-t-il. Son fils serait vivant. »

L’automne prochain, il prendra part à son quatrième Challenge SRC : une expédition de 11 jours à Madère, île portugaise située au large du Maroc. Il le fait pour amasser des fonds et aussi par fidélité envers les gens qui, comme lui, se sont engagés dans cette lutte.

PHOTO FOURNIE PAR LA SOCIÉTÉ DE RECHERCHE SUR LE CANCER

Stéphane Rousseau sur le Chemin de Compostelle en 2011

« J’ai rencontré des personnes extraordinaires. En marchant 300 km pour te rendre à Compostelle, tu te mets à jaser avec le monde. Et là, tu te rends compte que cette femme-là a perdu un enfant, l’autre c’est son mari, un autre voit sa sœur se battre contre le cancer, une autre est en rémission… », raconte Stéphane Rousseau.

Se dépasser

Les Challenges SRC ne sont pas de petites promenades. « Il faut que ce soit un défi », précise Stéphane Rousseau. Soit c’est long, soit c’est un trek sur un terrain escarpé, soit c’est une ascension exigeante. Il en a fait des comme ça et, puisqu’il a souffert du mal de l’altitude, ça n’a pas été une partie de plaisir…

Maux de tête, nausée, fatigue, le dernier matin, il a failli abandonner. « Il y avait une fille dans le groupe qui avait très peur des hauteurs et qui était très fragile depuis le début. Elle pleurait souvent, se souvient-il. Ce matin-là, elle s’est habillée. Je me suis dit : si elle y va, il faut que j’y aille. »

PHOTO FOURNIE PAR LA SOCIÉTÉ DE RECHERCHE SUR LE CANCER

Stéphane Rousseau entouré du groupe qui a participé
à l’expédition aux Cinque Terre en Italie, en 2013.

L’idée de ces Challenges, c’est le dépassement de soi. Se sentir aussi mal en point, « ce n’est rien comparé à quelqu’un qui se sent comme ça tous les jours parce qu’il est en chimio ou en radiothérapie », dit aujourd’hui Stéphane Rousseau, qui s’est promis de garder le sourire la prochaine fois qu’il va « frapper un mur » lors d’une expédition.

Se battre contre le cancer ?

Stéphane Rousseau est prêt à lutter contre lui-même. Ce qui ne veut pas dire que les malades du cancer doivent se battre coûte que coûte. Il ne croit pas à l’acharnement thérapeutique. Sa sœur a d’ailleurs décidé de lâcher prise et il a compris son choix.

Des années plus tôt, sa sœur et lui avaient dû dire au revoir à leur père et l’avaient fait débrancher. Contre l’avis de l’amoureuse de celui-ci. « Elle va encore le voir au cimetière toutes les semaines, alors que nous, on n’y va plus depuis longtemps », révèle-t-il. Soudain, son regard s’embue.

« Ç’a été une décision très difficile. Tu te demandes toujours si tu fais la bonne affaire », avoue-t-il. Il ne le regrette pas. Ces larmes parlent plutôt des beaux souvenirs associés à son père, dit-il. Et elles répètent ce qu’il sait depuis qu’il est petit : le cancer est une maladie qui fait toujours plus d’une victime à la fois.