Irina Lazareanu a été une des mannequins les plus demandées dans les années 2000. Cette Québécoise a défilé pour Chanel, Yves Saint Laurent, Dior, Versace, Balenciaga, en plus d’être à la une des plus grands magazines de mode. Muse de Karl Lagerfeld, amie de Kate Moss, de Sean Lennon et de Lindsay Lohan, elle lance ce jeudi Carnets de style rock – Conseils d’un top model, un journal intime où elle revient sur ses 20 années passées dans le milieu de la mode. Nous l’avons rencontrée.

Publié le 14 avril
Olivia Lévy
Olivia Lévy La Presse

On la reconnaît à ses grands yeux ronds très expressifs et à son allure. Irina Lazareanu a marqué le milieu de la mode par son style bohème rock et son authenticité. « J’ai le même look depuis 20 ans, un mélange de Patti Smith et de Diane Keaton ! », lance-t-elle en arrivant.

« Tout est une question de style, d’attitude et d’authenticité. Il suffit d’un jean et d’un t-shirt pour se démarquer, pas besoin d’être hyper sophistiquée », dit celle qui n’hésite pas à porter une robe Chanel avec des Doc Martens ou une paire de Converse. « J’aime bien le contraste ! »

Son quotidien a longtemps été rythmé par les défilés de mode à Paris, Londres, Milan, New York et pourtant rien ne prédestinait Irina Lazareanu à cette vie glamour, composée d’incroyables rencontres et d’aventures rocambolesques.

Née en Roumanie en 1982, Irina Lazareanu et ses parents ont fui la dictature de Nicolae Ceaușescu. Ils ont passé quelques mois dans des camps de réfugiés puis sont arrivés à Montréal en décembre 1989. « Ce n’est pas facile de laisser tout derrière soi, de recommencer à zéro, de fuir une dictature. Je pense sans cesse aux Ukrainiens. Mes parents n’ont pas vécu la guerre, mais ils ont vécu une période noire de l’histoire roumaine, sans liberté d’expression, vivant dans la peur. Je me souviens du sentiment d’insécurité que j’ai eu, enfant, dans les camps de réfugiés. Craindre de ne plus revoir les gens qu’on aime », dit-elle.

Quand je pense aux enfants en Ukraine, je me dis qu’ils n’oublieront jamais, les sons, les odeurs, les images. On n’oublie pas, c’est la perte de l’innocence.

Irina Lazareanu

Elle ne réalise toujours pas la chance qu’elle a eue, d’avoir été accueillie à Montréal, d’avoir appris le français, d’être allée à l’école. Elle s’envole ensuite à Londres, à 16 ans, pour poursuivre des études de ballet qu’elle abandonne à la suite d’une blessure à un genou.

PHOTO GAVIN DOYLE, FOURNIE PAR FLAMMARION, TIRÉE DU LIVRE CARNETS DE STYLE ROCK – CONSEILS D’UN TOP MODEL

Peter Doherty et Irina Lazareanu, en 2011

Elle rencontre à cette époque l’enfant terrible du rock anglais Peter Doherty, avec qui elle se fiancera plus tard. « Ça fait une éternité qu’on se connaît ! C’était bien avant son succès avec The Libertines et Babyshambles. Je suis partie en tournée avec les Babyshambles, j’écrivais des paroles avec Peter Doherty et je prenais parfois le micro… c’était une période très insouciante de ma jeunesse. »

Elle se lance peu après dans la mode et c’est Kate Moss qui va lui apprendre le métier. « Kate Moss m’a beaucoup aidée, elle m’a prise sous son aile, et je ne pouvais pas avoir meilleure guide. C’est une source d’inspiration, une amie. Elle a un sens inné du style, elle comprend le sens de l’image. C’est une véritable icône mode. »

Grâce à Lagerfeld, « l’envol »

Irina sait qu’elle n’a pas une beauté classique, et ses débuts dans le mannequinat ont été difficiles. « Quand je suis arrivée à Paris, j’étais entourée de mannequins sublimes avec des jambes infinies. Je ne correspondais pas aux critères de beauté de l’époque. Je me souviens du casting chez Chanel, il y avait 300 filles qui attendaient. Moi j’étais dans un coin avec mes cheveux longs et mon nez crochu, j’écrivais des poèmes ! C’est là que Karl Lagerfeld m’a repérée en me disant que je lui rappelais Juliette Gréco ! » raconte-t-elle.

Karl Lagerfeld a changé sa vie.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Irina Lazareanu

Il y a eu un envol extraordinaire de ma carrière grâce à lui, les défilés se sont multipliés tout comme les couvertures de magazine, dont Vogue, et ça s’est enchaîné pendant près de 15 ans.

Irina Lazareanu

« Karl Lagerfeld avait ce don pour la différence. Il aimait les femmes qui avaient de la personnalité. Mon accent québécois le faisait rire, tout comme le fait que je parlais beaucoup, car je ne me prenais pas au sérieux. J’ai tellement appris à ses côtés, on passait du temps ensemble, on parlait de groupes punk. Il avait un côté très humain, très sensible. »

PHOTO GAVIN DOYLE, FOURNIE PAR FLAMMARION

Irina en robe à paillettes avec une veste de cuir dans les rues de New York, en 2011

Irina Lazareanu domine à cette époque les podiums. Elle est de tous les défilés et en fait plus de 80 par année, avec un record de 97 défilés en 2007. Elle multiplie les nuits blanches, vit à un rythme effréné, rencontre notamment Amy Winehouse, Mark Ronson et Milla Jovovich. C’est l’actrice américaine Lindsay Lohan qui lui présente Sean Lennon lors d’une soirée où ils se retrouvent chez Mariah Carey !

« C’est ce soir-là qu’on a écrit ensemble la chanson Strange Places, dans la salle de bains Hello Kitty de Mariah Carey ! », s’exclame Irina. « Et ce n’est pas tout, cette chanson a été enregistrée dans le fameux studio Sear Sound de New York où Yoko Ono et David Bowie sont passés. » Elle rencontre ensuite Yoko Ono au Dakota Building, cet immeuble mythique de New York. « Je me souviendrai toujours lorsque je suis arrivée dans la salle blanche où trône le piano blanc de John Lennon, Sean s’est mis à en jouer. C’est un moment où j’ai vraiment eu la chair de poule, c’était tellement émouvant. »

Un milieu qui a changé

C’est pour raconter toutes ces histoires et anecdotes qu’elle a écrit ce livre, qui témoigne d’une époque révolue, et pour donner quelques conseils mode avec de nombreuses photos. « Il y avait cette insouciance, cette légèreté, la mode, ce n’est pas le milieu le plus sain, mais on s’est tellement amusés ! Je suis contente d’avoir vécu ces années olé olé en plus d’avoir pu créer de vrais liens d’amitié. »

Irina Lazareanu souligne que l’industrie de la mode a changé.

On parle désormais de santé mentale, de bien-être, il y a aussi différentes formes de beauté. Ça a pris beaucoup de temps, mais c’est pour le mieux.

Irina Lazareanu

Elle a vécu ses expériences avant la folie des réseaux sociaux. « Il y avait les paparazzis qui suivaient Kate Moss partout, mais aujourd’hui tout le monde est un paparazzi avec son téléphone. On se parlait entre les défilés, on écrivait, on chantait, il y avait des échanges créatifs, on n’était pas tous sur nos téléphones à regarder Instagram ou Netflix… Ça change les rapports entre les gens, il faut en être conscient. »

Depuis janvier 2020, Irina est revenue à Montréal. Mère d’un petit garçon qui fêtera bientôt ses 4 ans (le père est Drew McConnell, bassiste de Liam Gallagher), elle est ravie de s’être posée. « C’est la première fois de ma vie d’adulte que j’ai une routine alors qu’avant, je voyageais trois fois par semaine entre Paris, Londres, Milan et New York. Ça me fait du bien, je passe du temps dans les Laurentides et sur la Rive-Sud, où j’ai grandi et où mes parents habitent toujours. Je vais avoir 40 ans en juin et je suis très heureuse de vieillir. »

Carnets de style rock – Conseils d’un top model

Carnets de style rock – Conseils d’un top model

Éditions Flammarion

261 pages