Depuis l’été 2017, environ 160 élèves ont suivi des cours d’innu au Centre de langues de l’Université de Montréal. Qu’est-ce qui explique cet intérêt grandissant pour cette langue autochtone ? Nous avons visité la classe d’Yvette Mollen pour en savoir plus.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

DAVID D.L. LEBLANC, 27 ANS
« J’ai une fascination pour les langues. Je pense que c’est la meilleure façon de s’ouvrir aux autres cultures, pour mieux se comprendre, mais c’est aussi dans une optique de décolonisation et de résurgence, c’est-à-dire de laisser les populations autochtones retrouver leur autonomie et après de parler de réconciliation », nous dit David, étudiant en anthropologie, actif dans le milieu communautaire.

Voilà près de trois ans que le Centre de langues de la faculté des arts et sciences de l’Université de Montréal remplit ses classes d’innu, seule langue autochtone parmi les 13 langues offertes à l’université.

Depuis ses débuts, le cours d’introduction attire environ 32 élèves par année, nous confirme Gabriella Lodi, responsable pédagogique du département. Celle qui forme tous ces aficionados de la langue autochtone s’appelle Yvette Mollen, elle-même Innue d’Ekuanitshit (à Mingan), sur la Côte-Nord.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Yvette Mollen enseigne la langue innue au Centre de langues de la faculté des arts et sciences
de l’Université de Montréal.

Mme Mollen, qui a fait son baccalauréat en études françaises, a finalement repris le flambeau de sa mère, qui enseignait l’innu dans sa communauté. « Je voulais enseigner le français, mais après mes études, on m’a offert de donner un cours d’innu. J’ai accepté et puis je n’ai jamais arrêté… »

« Tout est difficile »

Au tournant des années 2000, à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), elle a donné des cours aux membres de la communauté innue. Des gens qui avaient une bonne compréhension de la langue orale, mais qui ne savaient ni la lire ni l’écrire. « Évidemment, c’est un peu plus facile pour eux, mais ça reste une langue difficile. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

ADRIANO DE MATA ARAGONESES, 34 ANS
« J’ai une formation de traducteur et je suis d’origine basque, donc j’étais curieux d’apprendre cette langue qui est si différente, nous dit Adriano, qui travaille comme facteur. J’ai découvert que j’étais moi-même autochtone, donc c’est sûr que ça me parle beaucoup. Maintenant, il faut juste trouver le moyen de pratiquer », poursuit Adriano, qui en est à son troisième cours.

Après avoir dirigé pendant 13 ans l’Institut Tshakapesh, toujours auprès des communautés innues, elle s’est fait offrir la charge de cours actuelle. Mais donner des cours à des non-locuteurs n’est pas chose aisée, nous dit Yvette Mollen, qui maîtrise les deux principaux dialectes de l’innu.

Tout est difficile. C’est une langue qui ne ressemble à aucune autre. J’assemble les morceaux comme un casse-tête. On apprend les noms, mais ce sont les verbes les plus importants, ils représentent 80 % de l’innu.

Yvette Mollen

« Il y a des paragraphes entiers où on ne retrouve que des verbes et parfois leur emploi est complexe. Par exemple, le verbe “entendre” va se dire différemment si on a été témoin du son entendu ou non. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

ÉMILIE FOURNIER, 21 ANS
« Je trouve que c’est important de s’insérer dans le processus de réconciliation avec les communautés autochtones, nous dit cette étudiante en anthropologie. Quand on est allochtone, on n’a tellement pas d’opportunités de faire quelque chose, que je me dis que si on peut au moins s’intéresser à leur culture et à leur langue, ça peut peut-être aider à les démarginaliser, même si je ne suis pas une "white savior". »

On comprend l’intérêt des autochtones de parfaire l’apprentissage de leur langue pour la transmettre à leurs enfants, mais que vont chercher les non-autochtones, ou ceux qu’Yvette appelle les allochtones, dans ces cours ?

Les cinq élèves que nous avons rencontrés cette semaine suivent leur troisième cours d’innu (sur quatre). Ils nous ont tous parlé de l’importance pour eux d’établir un dialogue avec les communautés autochtones. Il a été question de colonisation, de guérison, de réconciliation et d’inclusion. Une fois la langue apprise, le défi demeure : comment entretenir cette langue apprise dans une ville où à peine quatre ou cinq personnes la parlent couramment ?

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

PIERRE LINCOURT, 69 ANS
« Je suis un maniaque des langues ; j’ai été traducteur (de l’anglais au français) et ça fait 40 ans que je m’intéresse aux langues. Je me débrouille en mandarin, italien et espagnol, donc j’aimerais avoir une base en innu. Moi, je milite avec un groupe qui s’appelle Autochtones et indépendance, et on essaie de convaincre les mouvements souverainistes de l’importance d’inclure les 11 nations autochtones du Québec. »

« Il faut aller à la rencontre des communautés pour cela, croit Yvette Mollen, mais elles sont loin de Montréal et ce n’est pas tout le monde qui peut partir dans les différentes régions du Québec où elles se trouvent. Mais il faut trouver le moyen de se mêler à ces communautés, peut-être de partir deux ou trois semaines et vivre chez des gens qui parlent la langue, ce serait la meilleure façon d’apprendre. »