Le journalisme d'investigation est un travail d'équipe souvent long et complexe. Voici comment nous avons mis au jour le scandale des sols contaminés.

Mis à jour le 26 janv. 2019
VINCENT LAROUCHE
VINCENT LAROUCHE LA PRESSE

Tout a commencé par le suicide d'un chef de chantier à Mascouche.

L'affaire aurait pu passer complètement inaperçue. C'est ce que beaucoup de gens auraient souhaité. Elle a plutôt été la bougie d'allumage d'une série de reportages qui ont dévoilé un scandale entremêlant crime organisé, saccage écologique et impuissance gouvernementale.

Retour sur les coulisses d'une enquête journalistique étalée sur plus de deux ans.

LA GENÈSE

C'est l'avantage de travailler dans une grande salle de rédaction. Chaque collègue peut détenir un petit bout d'histoire, une bribe d'information, une source, un document ; comme des morceaux de casse-tête qui peuvent être assemblés pour révéler le portrait d'une situation d'intérêt public.

En ce matin d'octobre 2016, la première piste est venue de mon voisin de bureau Daniel Renaud, l'un des journalistes québécois qui compte le plus de contacts dans la police.

« Tu te souviens des perquisitions de la SQ il y a deux semaines ? Il paraît qu'il y a un gars qui s'est suicidé après son interrogatoire. Si jamais tu veux vérifier... »

Je me souvenais vaguement que la police avait mené des perquisitions chez une entreprise de décontamination. L'opération policière était pilotée par le « Service de l'intégrité de l'économie » et les policiers étaient avares de commentaires. Nous avions à peine publié un entrefilet dans La Presse. Probablement encore une affaire de fausses factures ou de taxes, avions-nous cru.

Sauf que règle générale, un chef de chantier ne se suicide pas pour une histoire de taxes impayées.

Après une brève recherche dans les avis de décès et quelques coups de fil, les grandes lignes du drame ont commencé à se dessiner. Le chef de chantier s'était mis à table. Il avait avoué à la police les pratiques répréhensibles de son employeur en matière de gestion des sols contaminés. Le lendemain, il avait été convoqué par son patron, un dur à cuire qui avait fait de la prison pour extorsion. Le chef de chantier était ensuite revenu chez lui et s'était donné la mort.

À ce stade, je savais que le défunt avait parlé aux policiers, mais j'ignorais ce qu'il avait dit. J'ai commencé à lire sur les activités de son mystérieux employeur.

En fouillant dans les archives des tribunaux québécois, j'ai constaté qu'un ancien collaborateur des Hells Angels, condamné pour complot en vue de blanchir l'argent sale des motards, avait déclaré à la cour qu'il travaillait maintenant pour cette firme de décontamination.

Il devenait de plus en plus évident qu'il y avait là matière à un reportage fouillé.

TROUVER DES TÉMOINS

La police refusait de discuter de son enquête sur les sols contaminés, mais elle confirmait avoir fait des perquisitions à Montréal et dans la région de Hawkesbury, en Ontario.

Dans l'industrie de la décontamination, plusieurs personnes soupçonnaient justement que des sols contaminés étaient envoyés dans cette région, où le ministère de l'Environnement du Québec n'a pas compétence.

En téléphonant à répétition à des résidants, des élus et des entrepreneurs du coin, et en visitant plusieurs adresses avec le photographe de La Presse Patrick Sanfaçon, nous avons pu trouver là-bas un lieu de déversement et recueillir un témoignage clé sous le couvert de l'anonymat.

Une douzaine d'entrevues ont suivi, avec des sources issues de l'industrie, de groupes environnementaux, d'agences chargées de faire appliquer la loi et du monde municipal. Il y avait dans le groupe des gens très bien placés qui ont accepté de parler en échange de l'assurance que leur identité serait tenue confidentielle.

Ces entrevues ont mené à deux premiers articles.

DES AVOCATS REDOUTABLES

En 2019, il est presque indispensable de compter de bons avocats dans son équipe pour faire du journalisme d'enquête. Ceux de La Presse sont redoutables. Et ils ne chôment pas.

La rédaction dépense des dizaines de milliers de dollars chaque année en contestation d'ordonnances de non-publication et en requêtes pour faire ouvrir les scellés sur des documents judiciaires d'intérêt public. Sans compter les sommes importantes dévolues à la défense des journalistes lorsque des gens mécontents de leurs articles leur intentent une poursuite.

Dans le dossier des sols contaminés, Mes Geneviève Gagnon, Julie Chenette et Sébastien Pierre-Roy, en coordination avec notre directeur des affaires juridiques Patrick Bourbeau, ont argumenté devant la cour à maintes reprises et réussi à rendre publiques les centaines de pages des mandats de perquisition qui avaient été mis sous scellé. Sans leurs démarches, tout ce matériel crucial serait demeuré confidentiel.

Ils ont aussi répondu aux nombreuses mises en demeure et aux menaces de ceux qui voulaient nous faire comparaître pour outrage au tribunal sous prétexte que nous avions révélé trop d'informations délicates.

Ils devaient être prêts à intervenir à tout moment. Lorsque des avocats ont demandé deux ordonnances de non-publication distinctes sur des faits cruciaux à notre dossier, au beau milieu d'une journée d'audiences au palais de justice de Saint-Jérôme, Me Gagnon est partie de Montréal en trombe et est accourue en à peine plus d'une heure pour combattre avec succès cette tentative de musellement.

En recoupant les centaines de pages de mandats de perquisition avec les données du Registre foncier du Québec et les plans de réhabilitation archivés dans le répertoire public des terrains contaminés, nous avons pu révéler d'autres pans de l'histoire.

LE CHEMIN DE CROIX DE L'ACCÈS À L'INFORMATION

De nombreux organismes dénoncent fréquemment les lacunes des lois sur l'accès à l'information fédérale et provinciale. Pour quiconque veut mettre la main sur des documents gouvernementaux, la gestion des frais, des demandes de précisions, des retards, des refus et des contestations qui en découlent s'avèrent souvent un vrai chemin de croix.

La Presse emploie un spécialiste de la question, le recherchiste William Leclerc, qui gère en permanence le cheminement de centaines de demandes d'accès à l'information. Nous lui avions demandé d'obtenir divers documents sur la réponse gouvernementale aux déversements illégaux de sols contaminés.

Il a mis la main sur une petite bombe : un tableau du ministère de l'Environnement qui prouvait qu'à l'heure où l'infiltration du crime organisé dans la décontamination était décriée de toutes parts, le gouvernement diminuait chaque année le nombre d'inspections, le nombre d'enquêtes, le nombre d'inspecteurs et le nombre d'enquêteurs en environnement.

Ces révélations ont poussé la ministre de l'Environnement de l'époque, Isabelle Melançon, à annoncer immédiatement un plan d'action.

NOS YEUX ET NOS OREILLES DANS LE PUBLIC

Après la publication de nos premiers articles, nous avons commencé à être littéralement inondés de messages de gens qui souhaitaient nous transmettre des informations.

Certains avaient participé aux enquêtes du côté des autorités, d'autres travaillaient au sein de la machine gouvernementale, certains connaissaient personnellement les individus impliqués dans le stratagème. Mais dans plusieurs cas, il s'agissait de citoyens témoins de déversements louches à la campagne, d'un va-et-vient suspect de camions, de soumissions étranges déposées auprès de responsables de chantiers.

Plusieurs étaient outrés d'apprendre dans La Presse l'échec des enquêtes de la police et du ministère de l'Environnement sur la fameuse firme de décontamination visée.

L'une de ces dénonciations du public est venue en octobre dernier. Une personne avait vu plusieurs camions chargés de sols excavés faire la navette entre un grand chantier de construction d'Outremont et une terre en friche dans un secteur largement agricole, à Saint-André-d'Argenteuil.

Photo Patrick Woodbury, Le Droit

Le recherchiste William Leclerc

Avec le photographe Martin Tremblay, nous avons documenté chaque étape du manège : le remplissage du camion, son long voyage de plus d'une heure jusqu'à Saint-André, puis le déversement. Le chauffeur n'a jamais semblé remarquer notre présence. Dès qu'il est reparti, nous avons prélevé un échantillon du sol qu'il venait de déverser.

C'est ce qui a mené au reportage publié aujourd'hui dans la section Actualités.

Photo David Boily, La Presse

Le photographe Martin Tremblay, de retour au bureau, sélectionne et édite ses photos dans le dossier des sols contaminés.