Vendre par empathie dans un marché immobilier qui surchauffe, cela suppose qu’on accepte de « laisser sur la table » des milliers de dollars afin de permettre aux acheteurs de trouver un toit, et beaucoup de réconfort. Histoire touchante d’un jeune couple qui a vendu sa maison à des acheteurs en situation de vulnérabilité en laissant parler son cœur.

Yvon Laprade
Yvon Laprade Collaboration spéciale

En janvier 2020, Danielle Beaupré et son conjoint, Robert Tellier, tous deux dans la soixantaine, ont vendu leur maison de Québec avec l’intention de s’installer dans le coin de Mont-Saint-Hilaire. « On voulait se rapprocher de nos grands enfants, raconte Robert. Mais on n’avait pas anticipé que le marché immobilier se resserrerait aussi rapidement. »

Il n’avait pas prévu, non plus, qu’ils se retrouveraient coincés dans la spirale de la surenchère. Pire encore : que la pandémie et les règles sanitaires allaient compliquer leurs démarches d’acquisition. « C’était de plus en plus stressant, concède-t-il. Nous n’arrivions pas à faire accepter une offre sur une maison. »

Il s’interrompt : « Ça faisait déjà deux ans que Danielle combattait un cancer. Elle était très malade. Le cancer avait repris le dessus, et il y avait ces nombreuses métastases. Avec insistance, elle m’avait dit : “Je veux finir mes jours dans ma nouvelle maison, dans mes affaires ; je ne veux pas aller à l’hôpital, avec la COVID-19.” »

Pendant tout ce temps, ils vivaient chez l’une de leurs filles, à Otterburn Park, dans le sous-sol de sa maison unifamiliale.

« Nous avions fait entreposer nos meubles. Nous étions rendus là. »

Rencontre émotive

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La maison, qui sera vendue un peu plus de 580 000 $, était convoitée par une douzaine d’autres acheteurs.

Puis il y a eu cette maison à vendre, rue du Grand-Duc, à Mont-Saint-Hilaire.

« On est allés la visiter avec notre courtière [Nicole Turcot], se souvient Robert Tellier. En sortant, on a eu la chance de parler à M. [Tommy] Moreau, qui se trouvait à l’extérieur, dans son camion. On lui a dit qu’il avait une belle maison ; on lui a expliqué notre situation, le contexte. »

Mais rien n’était encore acquis. À vrai dire, la maison, qui sera vendue un peu plus de 580 000 $, était convoitée par une douzaine d’autres acheteurs qui, tout comme eux, étaient prêts à gonfler la mise.

« On a su qu’il y avait eu 48 visites au cours du week-end, évoque-t-il. La pression était forte et on ne voulait pas manquer notre coup. On avait vite taillé nos crayons, fait nos calculs, et déposé une proposition d’achat en espérant que cette fois serait la bonne. »

Trois jours plus tard, Danielle et lui recevaient un appel téléphonique de leur courtière immobilière. « Elle nous a annoncé que notre offre était acceptée même si elle n’était pas la plus élevée. On était deuxièmes, en fait. Les vendeurs nous avaient trouvés sympathiques ; notre histoire les avait touchés. »

Danielle était en fin de vie...

Une « bonne action »

Au moment de déposer l’offre d’achat, la courtière des acheteurs a conversé au téléphone avec les vendeurs, en présence de leur courtière immobilière [Louise Duval], chez RE/MAX. « J’ai parlé de la réalité de Danielle, son cancer en phase terminale, son souhait de passer [un dernier] Noël dans sa maison », se remémore la courtière Nicole Turcot, encore secouée.

Visiblement, cette présentation a touché profondément Tommy Moreau et Karine Tremblay, copropriétaires de la maison, tous deux dans la mi-trentaine.

J’ai dit à ma conjointe : “C’est décidé. C’est à eux autres qu’on vend la maison. On fait une bonne action, ça va nous revenir un jour.”

Tommy Moreau

Cette « bonne action » a fait en sorte que la propriété a été vendue beaucoup moins cher que prévu, malgré la surenchère. « Je dirais que j’ai laissé un peu plus de 15 000 $ dans cette transaction », évalue-t-il sommairement, tout en se gardant bien de vouloir jouer aux calculateurs.

Il précise sa pensée : « Je n’étais pas prêt à laisser 25 000 $ sur la table, mais puisque je voulais qu’il puisse l’acheter pour sa femme, j’ai dit à Robert : “Fais un petit bout de chemin et la maison est à toi.” On savait qu’ils voulaient passer un beau Noël. On a décidé de leur faire un cadeau. C’était très bien comme ça. »

À la mi-décembre, un mois après être passés chez le notaire, ils libéraient la maison afin que les acheteurs puissent réaliser leur souhait le plus cher.

« À l’origine, on prévoyait de s’en aller en juin 2021, expliquent Tommy et Karine. À la limite, on était prêts à partir dans trois mois pour nous donner le temps de faire nos boîtes. Mais vu le contexte exceptionnel, on s’est revirés de bord. »

C’est le moins que l’on puisse dire...

« On a déménagé en l’espace de trois semaines pour les accommoder. Ç’a été le déménagement le plus rapide de notre vie ! On a vite trouvé un appartement à louer, en attendant d’acheter notre condo. »

C’est ainsi que les acheteurs se sont retrouvés propriétaires d’une maison « spic & span », clés en main.

« On avait dit à Robert, pour le rassurer : “T’auras même pas à faire le ménage en arrivant.” On était vraiment contents pour eux. »

Jusqu’à la fin…

Le 7 avril, il y a un mois presque jour pour jour, Danielle Beaupré a été admise à la maison Victor-Gadbois, à Saint-Mathieu-de-Belœil. Une heure plus tard, elle rendait son dernier souffle. Elle avait 66 ans.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Robert Tellier souhaite que la maisonnée soit de nouveau animée lors de soupers en famille, une fois la pandémie terminée.

Ma femme aura apprécié chaque instant qu’elle a vécu dans cette maison et comme c’était sa volonté, elle y sera restée jusqu’à la toute fin.

Robert Tellier

Robert Tellier ne veut pas se morfondre dans son chagrin même s’il admet ressentir un grand vide. Et puisque la vie est plus forte que tout, il souhaite que la maisonnée soit de nouveau animée lors de soupers en famille, une fois la pandémie terminée.

Bien que la mort de sa femme soit encore toute récente, il a tenu à témoigner de cette « expérience humaine » qu’il a vécue avec le couple de vendeurs. Et il tient à dire merci à la courtière Nicole Turcot, chez Via Capitale, « devenue une amie de Danielle », en plus d’accompagner le couple tout au long de ses démarches d’acquisition.

« Des gestes comme ceux-là, ça nous ramène à nos valeurs profondes, en ces temps difficiles, alors qu’on traverse une période un peu folle. À cause de la pandémie sans doute, les mentalités ont changé et on oublie de prendre soin des autres. »

Chose certaine, il a de « très bons voisins ». Au cours de l’hiver, au plus fort de la maladie de Danielle, il a eu la surprise de voir son entrée de garage déneigée sans qu’il ait à lever le petit doigt.

Avec le printemps et le retour des belles journées, il prendra possession des lieux, un jour à la fois.

« Danielle ne sera pas là pour me rappeler sa liste de priorités », lance-t-il sur un ton plus léger.

Et il sait qu’il pourra compter sur ses enfants – le couple qui formait une famille recomposée compte six enfants âgés de 28 à 38 ans – pour des tâches qui demandent « une troisième main ».