S’il est déjà ardu de trouver une propriété, tous types confondus, dans l’île de Montréal, la rareté des habitations de trois chambres dans les quartiers centraux rend la situation encore plus difficile pour les familles. L’heure est au découragement et aux compromis.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

La semaine dernière, le courtier immobilier Mathieu Dussault a partagé une nouvelle inscription sur sa page Facebook. « Trois chambres à coucher à moins de 350 k… Eh oui, c’est encore possible. » Possible en copropriété indivise, on s’entend, à l’est du boulevard Pie-IX. Et on parle ici d’un appartement de 1060 pieds carrés, situé au deuxième étage.

Dans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, le prix médian des propriétés de trois chambres et plus est passé de 501 500 $ en 2018 à 545 500 $ en 2019 (données fournies de janvier à octobre), selon des statistiques compilées à partir de Centris par l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec. 

Dans l’arrondissement du Sud-Ouest, le prix médian a fait un bond de 86 500 $, passant de 548 500 $ en 2018 à 635 000 $ en 2019 (janvier à octobre). Pour une propriété de deux chambres dans le Sud-Ouest, le prix médian est de 416 556 $ en 2019.

Il est cependant difficile de chiffrer la valeur de la troisième chambre, puisque la superficie entre aussi en ligne de compte. Mathieu Dussault, courtier affilié à Proprio Direct, estime tout de même « qu’entre un client qui recherche un deux chambres à coucher et un qui cherche un trois chambres, ça prend un budget d’une centaine de mille de plus. »

Des chiffres qui ont quoi décourager bien des familles qui, même avec un budget de 400 000 $, n’arrivent pas à acheter dans les quartiers centraux de la métropole. 

« On peut soit rester chez nous dans un appartement qui ne nous convient plus ou aller sur la Rive-Sud et perdre la proximité avec notre travail, ne plus pouvoir y aller à vélo », déplore François Grenier. 

Lorsque nous l’avons joint la fin de semaine dernière, il venait d’aller visiter des propriétés à Longueuil avec sa femme, Catherine Lepage. Locataires d’un cinq et demi dans le quartier Parc-Extension, ils s’y sentent à l’étroit avec leurs deux enfants et aimeraient pouvoir profiter de l’accès à une cour. 

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Francois Grenier et Catherine Lepage

Mais comme de nombreuses familles, ils se heurtent à la rareté des propriétés de trois chambres sur le marché, une situation qui s’explique en grande partie par le type de constructions qu’on retrouve dans les vieux quartiers de la métropole. Notons que pour être considérée comme une chambre au sens de la loi, une pièce doit bénéficier d’un éclairage naturel.

Montréal a été bâti pas mal toujours avec des lots de 25 pieds de large, et les propriétés sont souvent attachées, alors d’avoir trois chambres dans un 25 pieds par 40, c’est difficile.

Myriam Gélinas, courtière chez RE/MAX

« Il faut se tourner vers les immeubles qui sont détachés d’un côté ou du neuf, mais c’est assez rare », poursuit Mme Gélinas, qui accompagne des acheteurs dans les quartiers de Villeray et de Rosemont–La Petite-Patrie

« S’il faut absolument avoir les trois chambres, on finit par trouver quelque chose, mais ce n’est pas facile, souligne Mark-André Martel, courtier immobilier chez Sutton, qui travaille dans le Sud-Ouest. Il faut qu’ils [les clients] soient prêts à agir rapidement, sinon je ne peux rien faire pour eux. Ça va prendre souvent plusieurs mois, et on ne va pas avoir fait qu’une offre d’achat. Ça va être une longue route. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Constance et Esmée dans leur chambre

Tous les courtiers joints pour ce reportage confirment que nombre de clients se voient obligés de faire des compromis. « Souvent, les gens vont se rabattre sur deux chambres en mettant les deux enfants dans la même chambre ou acheter quelque chose en attendant », remarque Mathieu Dussault. Plusieurs se voient dans l’obligation d’élargir leur périmètre de recherche, souvent jusqu’en banlieue.

Dans l’année qui a suivi l’arrivée de leur deuxième enfant en 2017, Sébastien D’Astous et sa conjointe ont vendu leur condo de deux chambres situé dans La Petite-Patrie. « Mettre les deux enfants dans la même chambre, on l’a fait pendant un moment, mais on était serré », affirme-t-il. Bien qu’ils aient eux-mêmes bénéficié de la hausse du marché, ils se sont rapidement rendus à l’évidence : ils n’avaient pas les moyens d’acheter dans les quartiers qu’ils convoitaient. En mai dernier, ils ont emménagé dans leur nouvelle maison… à Laval. 

Du stress et de la frustration

Elyse Pelletier-Houde, qui a vendu son condo de trois chambres dans le quartier Ahuntsic l’été dernier, regarde elle aussi maintenant de l’autre côté de la rivière des Prairies. Insatisfaite de la formule de copropriété, elle cherche depuis septembre une maison unifamiliale ou jumelée. Elle n’arrive pas à trouver, même dans des quartiers plus excentrés comme Ahuntsic et Saint-Laurent.

C’est complètement fou. J’ai commencé à regarder à Laval. Mais encore là, je fais des offres supérieures au prix demandé, mais nous sommes 7, 10 ou 12 à faire des offres.

Elyse Pelletier-Houde

Le temps file. Le 20 janvier, elle devra quitter son condo, probablement pour une location à court terme. « Je voulais une meilleure vie pour ma fille et moi, et je me retrouve à vivre énormément de stress. »

« On vit beaucoup de frustration, on se sent abandonnés », confie Catherine Lepage. « Le programme d’aide financière de la Ville de Montréal [pour l’achat d’une propriété] ne s’applique pas à nous », regrette son mari François Grenier, puisque le prix d’achat admissible est de 400 000 $ pour une propriété neuve (hors centre-ville) et de 630 000 $ pour une propriété existante. « On est intéressés par le programme Accès Condos, mais il n’y a qu’un projet à venir et pour l’instant, il n’y a rien qui se passe [selon le site internet du programme, la livraison de ce projet est prévue pour 2023]. »

Du côté des propriétés neuves, les unités de trois chambres se font là aussi rares et sont souvent hors d’atteinte pour une famille de la classe moyenne. « Ce qui se vend mieux, ce sont les plus petits condos, alors l’économie du développement immobilier fait en sorte que les trois chambres sont beaucoup plus rares », expose Mark-André Martel.

L’offre d’unités de trois chambres et plus pourrait se bonifier dans les prochaines années avec l’adoption du Règlement pour une métropole mixte, prévue au début de 2020. Ce règlement, aussi connu sous l’appellation « 20/20/20 », découle d’un engagement pris par Projet Montréal lors de la campagne de 2017. Officiellement, il obligera les promoteurs à inclure dans les projets de 50 logements ou plus 20 % de logements sociaux, 20 % de logements abordables et 20 % de logements familiaux (trois chambres et plus, sociaux, abordables ou à la valeur marchande). Dans les faits, ces pourcentages varient (à la baisse) selon le territoire choisi par le constructeur. D’après les projections de la Ville de Montréal, ce règlement permettra d’offrir 300 logements abordables familiaux par année sur son territoire et 500 logements familiaux à la valeur marchande. Or, l’entrée en vigueur du règlement n’étant prévue qu’en 2021, ce n’est pas demain que les familles pourront y emménager.