Acheter une propriété pour en faire une maison de chambres ? L’idée peut sembler saugrenue en 2019, mais cette forme de cohabitation, baptisée coliving, fait de plus en plus d’adeptes. Et certains y voient une occasion à saisir dans un marché où les prix montent sans cesse.

Yvon Laprade Yvon Laprade
Collaboration spéciale

Connaissez-vous le coliving ? C’est une nouvelle forme de colocation dans une maison unifamiliale ou un condo commercial transformé en habitation. C’est aussi un mode de vie très prisé par les « nomades numériques », les télétravailleurs et les entrepreneurs qui voyagent dans les grandes villes et qui souhaitent se retrouver dans des logements, en communauté, plutôt que s’isoler dans les Airbnb ou dans les grands hôtels pour de longs séjours.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

La tendance, encore nouvelle à l’échelle planétaire, fait tranquillement son apparition à Montréal, où des projets voient le jour. Nous vous en présentons deux.

Une résidence pour entrepreneurs-nomades

Maria Kinoshita, 38 ans, souhaitait offrir aux entrepreneurs-nomades une maison confortable où ils pourraient vivre en communauté durant leur séjour à Montréal. Pour réaliser son projet, elle a réhypothéqué son condo pour acquérir un sixplex délabré de la rue Champlain, dans le Centre-Sud, qu’elle a transformé à grands frais.

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La maison rénovée est ainsi devenue, en janvier 2019, le premier immeuble de coliving montréalais, « et le premier du genre au Canada », annonce l’une des fondatrices de l’organisme sans but lucratif Nomad Coliving.

« Je n’ai pourtant pas la passion de l’immobilier, bien au contraire ! » admet l’entrepreneure, appelée à voyager beaucoup dans le monde pour son travail de formatrice en ligne.

Mais elle ajoute, pour préciser sa pensée : « J’ai fait ça parce que j’ai des convictions sociales, une conscience écologique. Je tenais à acheter cet immeuble pour accueillir une clientèle qui partage mes valeurs et qui a adopté la formule du coliving », qui permet notamment aux voyageurs de louer une chambre à long terme tout en vivant en communauté.

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Maria Kinoshita a dû franchir les étapes de l’acquisition et de la rénovation d’un vieil immeuble délabré avant d’ouvrir le premier coliving montréalais.

L’immeuble, acquis en 2018, a été payé 800 000 $. À cette somme se sont ajoutés des dépenses de 250 000 $ pour le remettre à niveau.

« On ne peut pas parler de rentabilité jusqu’à présent, et ce n’était pas nécessairement le but recherché, soulève-t-elle. Je touche les loyers mensuels pour payer l’hypothèque, ce n’est pas un business. »

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La maison compte 15 chambres, et le taux d’occupation est de 100 %.

« Nous ne sommes pas un hôtel, nous n’avons pas une vocation commerciale, tient-elle à préciser. Ceux qui sont ici sont des colocataires de passage ! »

Je n’aurais pas été en mesure de réaliser mon projet de coliving dans le Plateau, par exemple, où les prix sont autrement plus élevés pour un immeuble de six logements. J’ai eu la chance de trouver cet immeuble insalubre, qui était en mauvaise condition.

Maria Kinoshita, propriétaire du projet de la rue Champlain

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La maison compte 15 chambres, et le taux d’occupation est de 100 %.

Parce qu’il faut comprendre que dans cette grande maison, les colocataires sont des habitués de ce mode de vie, et ils viennent d’un peu partout dans le monde pour séjourner à Montréal quelques semaines, parfois des mois, pour peut-être s’y installer à demeure.

« On a une chanteuse du Maroc, quelqu’un en ressources humaines, un ingénieur, un producteur d’huile d’olive de la Tunisie, énumère Maria. Ça vient de la République dominicaine, de la Russie, de la France, du Maroc, du Brésil. Ce sont des “nomades numériques”, des travailleurs autonomes. »

De la Tunisie à la rue Champlain…

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Jamel Othmani, 38 ans, entrepreneur franco-tunisien qui fait le commerce d’huile d’olive, loue une chambre dans l’immeuble de la rue Champlain.

Jamel Othmani, 38 ans, est un habitué de la colocation selon la formule branchée du coliving, qu’il considère comme un mode de vie. « Ça fait deux semaines que je le loue ma chambre [dans l’immeuble de la rue Champlain], raconte l’entrepreneur franco-tunisien qui fait dans le commerce de l’huile d’olive. On est une dizaine d’entrepreneurs, d’artistes, de gens intéressants. On vit sous le même toit. On s’amuse, on dort bien, on s’échange des informations », dit-il.

« Je n’aime pas les hôtels anonymes. Je préfère vivre avec le monde, quand je voyage. Dans cette maison, je peux travailler dans les petits salons réservés à cette fin, cuisiner avec les colocataires, organiser des activités sociales. »

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L’entrepreneure Maria Kinoshita offre une maison confortable où des visiteurs peuvent vivre en communauté durant leur séjour à Montréal.

L’entrepreneur de 38 ans insiste sur l’importance du « vivre ensemble ». « Partout où je vais, dit-il, on respecte l’intimité des autres colocataires. On garde les lieux propres, on met la main à la pâte. Et on s’échange des informations, on crée des réseaux, nous sommes des entrepreneurs provenant de tous les horizons, avec leurs propres cultures. »

Il ajoute : « En deux semaines seulement, c’est comme si j’avais passé trois mois dans cette ville ! On me donne des informations pertinentes, je n’ai pas à cogner à des portes inutilement pour établir des contacts d’affaires. »

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Une nouvelle vocation pour un condo commercial

Gabriel Dancause, 39 ans, a acquis un condo commercial dans le Mile End, où il tient le Gab Café, un endroit où les travailleurs autonomes se retrouvent autour d’un… café. Il a maintenant l’intention de le convertir en un lieu mixte à la fois pour le coworking et le coliving.

« Il y a une forte demande pour cette formule », constate le programmeur informatique qui se qualifie lui-même d’entrepreneur-nomade.

Il a payé 300 000 $ pour le condo de 1000 pi2 du boulevard Saint-Laurent, il y a un an.

« Je crois avoir fait un bon deal, compte tenu de la vitalité du marché immobilier. L’immeuble est bien situé. Il y a du potentiel. »

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Gabriel Dancause, 39 ans, a acquis un condo commercial dans le Mile End, où il tient le Gab Café.

Il précise que « le projet est bien enclenché », avec les autorisations de la Ville de Montréal.

« Je suis convaincu que cette formule va prendre de l’ampleur. Le coliving, c’est là pour rester, ce n’est pas une mode. Ça change la façon de voyager et d’habiter les villes. »

Il faut comprendre que Gabriel Dancause accueille déjà une clientèle de travailleurs autonomes, de stagiaires étrangers, de designers graphiques dans une maison de la rue Dorion, qui compte 15 espaces pour y passer la nuit.

« Il y a tellement de demande que je suis obligé de refuser du monde toutes les cinq heures ! Voilà pourquoi je veux pousser dans cette direction, et qui sait si je pourrai compter sur un investisseur immobilier pour m’aider à accélérer mon expansion », lance-t-il.