La façon optimiste de voir l’issue des semaines les plus humiliantes pour la démocratie américaine, c’est comme le dit Joe Biden, qu’à la fin, la morale politique est sauve, car « les institutions ont tenu le coup ».

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Mais que valent les institutions si une portion suffisamment importante du peuple pense qu’elles sont pourries et participent à un complot pour « voler » les élections ? Comment ne pas craindre les effets de l’immense ressentiment qui bout ?

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On remarque tout de même, et c’est sans doute le plus important, que les responsables de l’intégrité du vote, quelle que soit leur couleur politique, ont protégé les résultats. Les législatures de tous les États ont certifié les résultats, même quand elles étaient contrôlées par des républicains.

Tout aussi fondamental : aucun juge n’a même ouvert la porte aux contestations farfelues des résultats.

Sauf sur un point technique dans un seul dossier, toutes les cours ont rejeté brutalement les requêtes de l’équipe électorale de Donald Trump.

Trump est le président qui, en un seul mandat, a nommé le plus de juges aux instances fédérales. Plus du tiers des membres des cours d’appel du pays ont été choisis par lui. Trois des neuf juges de la Cour suprême également. Mais ils ont beau être nommés par un politicien d’un parti, les juges sont d’abord… des juges. Il faut avancer une preuve, il faut des arguments juridiques. Amy Coney Barrett a beau s’être prêtée à une cérémonie de célébration à la Maison-Blanche en pleine campagne électorale, elle n’ira pas violer son serment pour lui faire plaisir. Si bien que deux fois, la Cour suprême a refusé de même entendre une cause de Trump. Les deux juges les plus conservateurs (Alito et Thomas) ont écrit qu’ils l’auraient entendue, mais… pour la rejeter.

PHOTO PATRICK SEMANSKY, ASSOCIATED PRESS

Donald Trump, président des États-Unis

Tout ça est rassurant. Comme le rapport du directeur de la cybersécurité, qui a dit que cette élection était la plus propre jamais vue – il a été congédié pour ça. Le FBI a dit la même chose : aucune preuve de fraude massive. Et même le procureur général démissionnaire Bill Barr a rejeté cette thèse, après avoir demandé pour la forme à ses procureurs de vérifier.

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Tout ça est bien joli.

Mais depuis quand faut-il se réjouir de l’honnêteté élémentaire des institutions ? Du simple fait que le comptage des votes n’est pas annulé malhonnêtement ? Oh, quelle belle nouvelle : les tribunaux ont confirmé que 1 + 1 = 2 ! Avez-vous vu ? Encore un responsable le confirme : 1 + 1 = 2 !

Comme ça depuis cinq semaines…

Lundi, les grands réseaux suivaient comme un suspense le vote des « grands électeurs », qui n’est qu’une formalité. Ces gens sont désignés dans chaque État à partir de la liste du parti qui a gagné la majorité des voix et ils n’ont aucun pouvoir discrétionnaire, ne délibèrent pas, ne font qu’enregistrer un vote prédéterminé. Bref, c’est en principe un non-évènement, même s’il confirme l’élection du président.

Depuis plusieurs semaines, dans plusieurs États-clés, des responsables du vote, souvent des républicains eux-mêmes, sont sous protection policière. Les menaces de mort pleuvent sur eux.

Ce sont de purs inconnus, des fonctionnaires ou des gens nommés pour remplir des fonctions administratives. Mais ils sont ciblés comme s’ils avaient avalisé une fraude sans précédent.

Pourquoi ? Parce que le président des États-Unis est un escroc, bien sûr. Mais si ce n’était que de Donald Trump, on n’en serait pas là. Ce qui est grave, c’est qu’il est loin d’être seul.

Lundi, l’État du Texas a demandé à des États contrôlés par des républicains mais où Biden a gagné d’envoyer une liste de grands électeurs concurrents, dans un ultime effort pour annuler le résultat de l’élection. Il reste encore une dernière étape, en effet, purement technique, où les bulletins de vote des grands électeurs sont ouverts à la Chambre des représentants et le gagnant déclaré par le vice-président. Mais suivant une procédure tombée pratiquement dans l’oubli, une contestation est toujours techniquement possible, avec l’appui des deux chambres.

Tout ce brouhaha, encore une fois, n’a aucune chance de succès réel. On n’en est plus là.

Mais ce qui se passe dans ce pays en ce moment est que des thèses archi-marginales, des scénarios qui intéressaient quelques experts, sont devenues une vraie stratégie du président. Une vraie source de chaos, qui vient rendre « l’opinion » sur la fraude électorale légitime.

La semaine dernière, quand la Cour suprême a fermé la porte à Donald Trump, il faut bien voir quel était le sujet : l’État du Texas contestait les résultats… dans quatre autres États – tous pro-Biden, bien sûr. Une majorité, je dis bien une MAJORITÉ de représentants républicains au Congrès ont signé cette requête sans fondement et absolument révoltante sur le plan juridique : 126 élus de la Chambre des représentants.

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Tout ça pour dire que ce n’est pas une frange extrémiste qui prétend à un vol de l’élection avec un président parano et son avocat-bouffon. C’est présentement, d’après les sondages, une majorité d’électeurs républicains. C’est donc une thèse à peu près officielle du Parti républicain et de ses représentants élus dans le même système : l’élection du président des États-Unis a été truquée. La démocratie qui se prétend exemplaire est aussi faible que ça. Il est légitime de contester les résultats de votes comptés et recomptés sous l’œil de représentants des deux partis. Il est aussi légitime de le prétendre sans preuve, après 50 défaites judiciaires.

On peut bien dire, comme Joe Biden lundi soir : la lumière de la démocratie allumée il y a des centaines d’années brille toujours, tous les trucs de Trump ont échoué !

La réalité, c’est qu’une forte proportion de la population croit réellement qu’il y a eu une fraude pour installer un usurpateur, et ça ne peut pas être sans conséquence.

Ce que ça change ? On ne le sait pas encore.

Mais de voir un président perdant tenter un coup d’État légal avec l’encouragement de son parti, on n’avait jamais vu ça. Ça ne peut pas être neutre.

En ce moment, des millions d’Américains, au lieu de se faire dire d’accepter la défaite, se font dire que la plus grande tricherie de l’histoire s’est déroulée sous leurs yeux. Que le combat continue.

Trump, mais surtout ses complices politiques, cultive ce ressentiment. Cette rage politique ne s’envolera pas par enchantement. Dans un pays armé jusqu’aux dents, ça peut coûter des vies.

Mais ça rend assurément toute institution publique plus fragile. Pensez donc, « on nous a menti » sur la chose la moins controversée du système démocratique, et la plus sacrée, puisque c’est l’expression de la volonté populaire : le simple comptage des votes.

Alors imaginez sur tout le reste…