(Seyssuel) Sotanum, Taburnum, Héluicum. Il y a deux mille ans, à Rome, on s’arrachait ces crus venus des Allobroges. Autour de Vienne, en Isère, le vignoble avait disparu, mais relancé récemment, il est en passe d’obtenir la 18e appellation des Côtes-du-Rhône.

Pierre PRATABUY Agence France-Presse

L’histoire de cette renaissance débute il y a un quart de siècle avec trois vignerons chevronnés de Côte-Rôtie et Condrieu, deux appellations prestigieuses sur la rive droite du Rhône, à une trentaine de kilomètres au sud de Lyon.

Un jour qu’ils longent le fleuve sur l’autoroute, la colline d’en face tape dans l’œil d’Yves Cuilleron et François Villard. « On s’est dit que ça ferait de beaux coteaux », raconte le premier à l’AFP.

Le troisième larron, Pierre Gaillard, leur apprend alors qu’il existait à Seyssuel, au nord de Vienne, un vignoble renommé depuis l’Antiquité. Des écrits de Pline l’Ancien, notamment, attestent de son succès sur les tables romaines.

Il perdure au Moyen-Âge, puis à l’époque moderne. Mais le phylloxéra, la Première Guerre mondiale et l’industrialisation, qui vide la campagne de sa main-d’œuvre, ont raison des 150 hectares exploités au 19e siècle. Quand les premières AOC sont créées en 1936, personne ne réclame de classement à Seyssuel.

Soixante ans plus tard, alors que la pression foncière commence à sévir à Côte-Rôtie et Condrieu, l’idée de franchir le Rhône pour y replanter des ceps trotte dans la tête des trois vignerons. Des collègues les regardent de travers, d’autres les prennent pour des fous.

Mais dans ce coude du Rhône où la vallée se resserre, eux pensent tenir un terroir béni des dieux : sol de schistes et de gneiss, exposition au soleil couchant et microclimat quasi méditerranéen, en témoignent cactus et figuiers de barbarie trouvés sur place.

Un matin de 1996, alea jacta est : rendez-vous sous les ruines du château pour commencer à défricher. Les pentes sont abruptes, mais le trio en a vu d’autres. Ils importent cépages (syrah et viognier) et savoir-faire : culture sur échalas, avec peu de traitements et beaucoup de sueur ; rendements qualitatifs, vinifications patientes et élevages longs.

« Oubli de l’Histoire »

La première cuvée de Sotanum (rouge), en 1998, tient toutes ses promesses de concentration et de minéralité. Un vin de garde puissant qui rappelle sa cousine Côte-Rôtie jusque dans le prix, à quelque 35 euros la bouteille aujourd’hui.

Suivent Taburnum (blanc) en 2000 et Héluicum (rouge) en 2004, qui doivent aussi leurs noms à l’époque latine. « Nos vins ont d’emblée intéressé les sommeliers, car il y avait une histoire à raconter derrière », relève Yves Cuilleron.

Pas seulement : le millésime 2017 de Sotanum, « aux saveurs d’épices lardées et fumées », a été noté 93/100 dans la Revue des vins de France.

Vingt-cinq ans plus tard, ces bouteilles — 70 000 par an en moyenne — s’écoulent dans 35 pays, du Canada au Japon en passant par l’Europe. « Tout sur allocation, et on pourrait en vendre le double », souligne Marie-Mélodie Condette, directrice marketing.

Un succès qui a fait des émules : l’association de producteurs Vitis Vienna compte désormais 23 membres, dont de gros acteurs comme Louis Chèze ou Michel Chapoutier, pour une cinquantaine d’hectares replantés sur Seyssuel, Chasse-sur-Rhône et Vienne. Des vignes ont même ressuscité, en 2020, près du vaste théâtre gallo-romain de la ville.

« On atteindra la centaine d’hectares sans difficulté, la taille idéale serait de 150 », indique le président de la structure, Stéphane Ogier, en dépit d’obstacles environnementaux.

De l’IGP « collines rhodaniennes », les producteurs attendent de passer à l’AOC. « Elle permettra de fixer les choses, à l’heure où beaucoup de gens veulent venir », espère M. Ogier. Après avoir obtenu l’aval du Syndicat général des Côtes-du-Rhône, le dossier est en cours d’instruction à l’Inao.

Bientôt le neuvième cru du nord des Côtes-du-Rhône ? « Ce ne serait pas une nouveauté, plutôt la réparation d’un oubli de l’Histoire », considère Yves Cuilleron.