Alors qu’on valorise plus que jamais l’achat local et la consommation de la ferme à la table, notre journaliste a pris la route pour aller à la rencontre de travailleurs agricoles. Voici le premier d’une série de cinq portraits avec Enrique Dominguez Camelo, qui travaille au vignoble Les Pervenches.

Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

Depuis cinq ans, Enrique Dominguez Camelo quitte sa femme et ses enfants dans le Yucatán, au Mexique, pour aller travailler à Farnham au vignoble que beaucoup considèrent comme le meilleur du Québec, Les Pervenches.

« S’il avait été scout, son totem aurait été Rossignol Souriant », a écrit récemment sur la page Facebook des Pervenches la copropriétaire et vigneronne, Véronique Hupin.

Au cours de notre visite, on n’a pu voir chanter Enrique dans les vignes comme il en a l’habitude, car il pleuvait à boire debout, mais on a pu voir la bonne humeur et le sourire contagieux de celui qu’on surnomme Kike.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Une bouteille du vin effervescent Bonbonbullesse se fait dégorger.

À notre arrivée, lui, son acolyte Ada et Mike (Michael Marler, copropriétaire du vignoble et mari de Véronique Hupin) étaient en train de dégorger des bouteilles de leur vin effervescent Bonbonbulles (dont la prochaine cuvée comprendra 1200 précieuses unités).

Des liens forts

Avant de travailler aux Pervenches, Enrique avait travaillé dans d’autres fermes au Québec et en Ontario. Il a eu la chance de connaître Véronique et Michael au Mexique, car ces derniers passent une partie de leur hiver dans un camping de la région du Quintana Roo.

Mon cousin connaissait Mike et Véro et il m’a demandé si j’étais capable de travailler dans un vignoble. J’ai répondu : « Je pense que oui. » La première année, j’étais toujours en train de poser des questions à Mike. Je ne connaissais rien de la vigne et du raisin.

Enrique Dominguez Camelo

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Tous les raisins et les vins des Pervenches sont certifiés biologiques et biodynamiques, en plus d’être vinifiés et embouteillés sans intrants. 

Depuis cinq ans, des liens forts se sont tissés entre le couple et Enrique. Ce dernier a aussi pris de l’expérience. L’an dernier, son grand complice Adaucto Lopez Jimenez et lui ont par ailleurs eu l’idée de faire une cuvée éphémère appelée Compañeros à partir des huit cépages du domaine (avec deux autres camarades des vendanges). Il y aura une autre cuvée cette année. Même de 600 bouteilles (comparativement à 250 en 2020).

Consultez la fiche du Compañeros

Adaucto, alias Ada, originaire d’Oaxaca, travaille pour sa part au vignoble depuis 2016. « C’est plus qu’un ami. C’est comme mon frère, dit Enrique. Nous travaillons et vivons ensemble. On se parle de nos vies, de nos familles. »

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Véronique Hupin et Michael Marler forment le couple des Pervenches. D’avril à novembre, ils peuvent compter sur le travail précieux d’Enrique Dominguez Camelo (surnommé Kike) et d’Adaucto Lopez Jimenez (surnommé Ada). Leur fille Soline travaille aussi au vignoble.

Les deux hommes sont demeurés dans le passé dans une maison avec d’autres travailleurs du vignoble La Bauge, alors qu’aujourd’hui, ils ont une chambre dans la maison d’une amie de Véronique.

Ils arrivent dès la mi-avril, période où il faut enlever les toiles et le foin qui recouvrent et protègent les vignes pendant l’hiver. Puis, ils partent en novembre. « C’est sept mois, souligne Véronique. Ils sont plus longtemps ici que chez eux. »

Enrique se souviendra toujours de la première fois qu’il a mis les pieds au Canada et débarqué dans le froid d’avril de l’avion. L’année d’avant, il avait tenté d’entrer aux États-Unis. En vain. « J’avais 25 ans. C’était difficile de quitter ma famille. Mon garçon avait 1 an. Dans les premiers jours, mes doigts gelaient. Je m’étais donné deux semaines… »

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Le vignoble s’étale sur plus de quatre hectares. Véronique Hupin et Michael Marler y cultivent huit cépages. Ils ont su relever le défi de préserver les vignes de chardonnay durant l’hiver.

Depuis, Enrique a eu une fille. Ses enfants ont aujourd’hui 5 et 13 ans. C’est dur de les quitter chaque printemps, mais c’est réconfortant d’aller travailler au même endroit.

En 2019, Enrique a ressenti le besoin de rentrer à la maison en septembre pour une dizaine de jours. En 2020, il a plutôt craint de ne pas pouvoir venir travailler aux Pervenches avec la pandémie. Il est finalement arrivé plus tard que prévu, mais il était fidèle au poste. Et cette année, il a pu être vacciné alors que cela aurait été compliqué au Mexique. Sa deuxième dose suivra sous peu.

À échelle humaine

Si Enrique maîtrise une excellente base de français, ses patrons peuvent converser avec lui en espagnol. C’est beau à voir !

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La demande est très forte pour les vins des Pervenches. « Nous sommes tiraillés de tous les bords », dit Véronique Hupin.

Le jeudi soir, il y a par ailleurs une tradition de volleyball de plage aux Pervenches puisqu’il y a un terrain entre la maison et le chai. L’an dernier, Kike et Ada ont aussi construit un comptoir où il est écrit « Mike’s Taco Bar », où on accroche les vieux fers à cheval retrouvés dans le champ.

Travailler loin pour bâtir sa maison

Tout l’argent qu’Enrique gagne lui a permis de faire vivre sa famille, mais aussi de construire sa propre maison à Sucilá, un village entre Cancún et Mérida. « Chaque année, j’ajoute une pièce. Cette année, je vais pouvoir terminer le petit restaurant annexé à ma maison. »

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Enrique Dominguez Camelo

Il faut savoir qu’Enrique adore cuisiner. « Ce que tu veux ! » Cela vient de sa mère, confie-t-il. Pour la fête de Mike, il a cuisiné un lechón al horno dans le four à bois du solarium extérieur de la maison des Hupin-Marler.

Son travail est de dur labeur, mais Enrique compte être aux Pervenches dans les années à venir. Avant notre départ, il nous laisse une étiquette de la cuvée 2020 de Compañeros. Sa deuxième famille est sans contredit aux Pervenches.