Rivée à mon écran, jeudi matin, j’ai un peu retrouvé cette fébrilité oubliée d’avoir à réserver de précieux billets pour le show qu’il ne faut surtout pas manquer au Centre Bell. Au bout de quelques minutes, j’ai réussi. J’avais rendez-vous avec le vaccin.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Enfin, pas moi. Ma mère. Son rendez-vous est fixé au 14 mars, à Place du Royaume, centre d’achats de Chicoutimi où j’ai englouti tous les jeudis soir de mon adolescence.

Nous y voilà donc enfin. La délivrance semble à portée de main. Le Saint Graal. Le sésame du retour à la vie normale. La vaccination de masse.

Un an que ça dure. Le 14 mars 2020, je signais dans ces pages un « Plaidoyer pour le bidet » après avoir risqué ma vie en reportage au rayon du papier de toilette, chez Costco.

> (RE)LISEZ Plaidoyer pour le bidet

Deux jours plus tôt, le gouvernement avait décrété l’état d’urgence. Nous ignorions encore tout de la courbe à aplatir, de la distanciation sociale, des cinq à sept sur Zoom, du confinement, du déconfinement, du reconfinement et – bienheureux étions-nous – des complotistes antimasques.

À la dure, nous avons appris à vivre avec la pandémie. Traversé de petits et grands deuils. Cessé de nous serrer la main, de nous faire la bise, de nous réunir. Bientôt, tout ça sera derrière nous.

Bientôt, mais pas tout de suite. Pas encore.

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On n’en peut plus, des restrictions. On a besoin de sortir, de voir du monde, de prendre nos petits-enfants dans nos bras. De reprendre notre vie où on l’avait laissée en mars 2020.

Christian Dubé est conscient de notre lassitude collective. Jeudi, en conférence de presse, le ministre de la Santé a laissé entendre qu’il avait en main une solution pour accélérer le retour à la normale : le passeport vaccinal.

PHOTO RONEN ZVULUN, REUTERS

Depuis une semaine, les Israéliens doivent avoir une preuve de vaccination contre le coronavirus pour accéder à certains endroits publics.

Ça prendrait la forme d’un code QR, sur un téléphone intelligent, qui prouverait que son propriétaire est vacciné – et qui lui ouvrirait les portes des lieux publics.

Au premier abord, on est tenté de se dire : voilà un moyen efficace de redonner leur souffle aux industries du tourisme, du spectacle et de la restauration, toutes trois étranglées par une année noire de restrictions sanitaires.

Radio-Canada rapportait vendredi que le passeport vaccinal ne servirait pour l’instant qu’à voyager. La veille, Christian Dubé semblait néanmoins très ouvert à une utilisation dans les commerces. « Un passeport de vaccination digital, pour moi, c’est tout à fait normal », a-t-il dit.

Sauf qu’à bien y penser, il n’y a pas grand-chose de « normal » à exiger des gens qu’ils montrent patte blanche immunitaire pour avoir le privilège de fréquenter des lieux publics. Ça ne s’est jamais vu.

Inévitablement, ça créerait deux classes de citoyens : les vaccinés, qui auraient accès à tout. Et les autres.

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On dirait un scénario de science-fiction. En Israël, c’est déjà une réalité. Depuis dimanche, la société est coupée en deux. Les Israéliens inoculés portent un badge vert et peuvent fréquenter piscines, salles de gym, hôtels et salles de concert. Ceux qui n’ont pas reçu le vaccin portent un badge pourpre et n’ont accès à rien de tout cela.

L’objectif avoué ? Persuader. Le système de badges est une « manière d’encourager de plus en plus de gens à se faire vacciner », a expliqué le ministre de la Santé, Yuli Edelstein. Personne n’a envie d’être laissé en plan.

Le problème, c’est que les non-vaccinés ne sont pas tous des citoyens négligents ou des antivax bornés. Beaucoup ne peuvent pas être vaccinés : les enfants de moins de 16 ans, les personnes aux prises avec certaines conditions médicales…

Et puis, il y a tous ceux qui attendent leur tour.

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En Israël, la campagne de vaccination en est déjà à mi-parcours. Au Québec, elle ne fait que commencer. Elle durera des mois. Avec la vaccination de masse s’ouvre un nouveau chapitre de cette pandémie.

Un chapitre un peu paradoxal, au cours duquel de plus en plus de Québécois seront vaccinés sans que l’immunité collective soit atteinte pour autant.

Le danger, c’est que les vaccinés se mettent à croire qu’ils peuvent balancer leurs masques et faire tout ce qu’ils veulent. Le passeport vaccinal risque de renforcer ce faux sentiment d’immunité.

Rappelons-le, le vaccin n’empêche pas la personne qui le reçoit de contracter le SARS-CoV-2, seulement de ne pas souffrir des symptômes. On ignore si les vaccinés infectés peuvent transmettre le virus aux non-vaccinés, qui risqueraient alors de tomber malades.

Autrement dit, une fois que vous aurez reçu le vaccin, vous serez bientôt tirés d’affaire. Mais pas nécessairement vos proches, vos voisins, votre épicier ou votre serveur. Ceux-là, vous pourriez encore les mettre en danger.

Même vaccinés, vous devrez continuer de faire attention. Pas pour vous ; pour les autres.

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Le passeport vaccinal ne nous permettrait donc pas de reprendre une vie normale. Pas sans mettre plein de gens vulnérables à risque.

Et puis, jusqu’où pousserait-on la discrimination ? Voyager à l’étranger, c’est une chose. Aller au resto, c’en est une autre. Mais faire son marché ? Louer un appart ? Décrocher un emploi ? Au Royaume-Uni, déjà, une entreprise a fait savoir qu’elle appliquerait la politique No jab, no job.

Pas de vaccin, pas de boulot.

La pandémie a exacerbé les iniquités sociales. Le passeport vaccinal risquerait de les faire exploser.

Pour finir, imaginez les frustrations si, après une année de privations, on donnait plein de privilèges à une classe de citoyens. Imaginez le sentiment d’injustice.

Jeudi, l’ancien maire de Montréal Denis Coderre a enflammé la twittosphère en remerciant l’équipe du ministre Dubé d’avoir réglé un problème informatique, ce qui lui a permis de prendre rendez-vous pour la vaccination de ses parents.

Traitement de faveur ? L’ex-maire soutient qu’il n’a fait que signaler le bogue. N’empêche. Monsieur Gagnon de Pointe-aux-Trembles, lui, aurait dû se débrouiller avec ses problèmes. Ça n’a échappé à personne. On n’en était qu’au jour 1 de la vaccination de masse, et la foule était furieuse.

Imaginez sa colère si les privilégiés du vaccin se mettaient à festoyer dans les bars et les restaurants pendant que la plèbe restait cloîtrée chez elle…

Rectificatif

Cette chronique a été rectifiée. Contrairement à ce qui était mentionné dans la version originale, les personnes immunosupprimées, les femmes enceintes et celles qui allaitent peuvent recevoir le vaccin, avec l’approbation de leur médecin traitant. Nos excuses.