« Pardon, pouvez-vous me dire où se trouve le papier de toilette, s’il vous plaît ? »

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Après une visite chez Walmart vendredi matin, une cliente remplit le coffre de sa voiture avec de nombreux paquets de rouleaux de papier hygiénique.

Le pauvre employé, au bord de la crise de nerfs, m’a regardée comme si je débarquais de la planète Mars.

« Ah non, ça c’est fini ! Revenez demain matin. »

C’était jeudi après-midi, au Costco. Autour de nous, c’était l’apocalypse. Sous les néons blafards du magasin-entrepôt, les clients écumaient les rayons en poussant leurs chariots remplis à craquer de pâtes, de farine, d’œufs, de viande, de bouteilles d’eau, de boîtes de conserve, de sacs de riz.

Ils avaient tous l’air anxieux.

Un air de fin du monde.

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Le lendemain matin, c’était pire encore.

Avant l’ouverture du Costco d’Anjou, des centaines de clients se pressaient devant les portes closes. À 10 h, ils se sont engouffrés dans le magasin dans une épouvantable cohue. Une fois à l’intérieur, tous se sont rués au même endroit. Tous n’avaient qu’une chose en tête.

Le papier de toilette.

« Le reste du magasin était désert. Ils étaient tous dans le coin du papier cul, dans le fond », m’a raconté le photographe Patrick Sanfaçon, encore estomaqué par la scène. Les gens se criaient des insultes et se bousculaient, leurs chariots s’entrechoquaient. Tout juste s’ils ne se crachaient pas au visage.

Je vous le dis, parmi les pires endroits pour attraper le coronavirus, par les temps qui courent, il y a fort probablement les Costco de ce monde.

Dans celui d’Anjou, dès 10 h 15, les stocks de papier de toilette étaient épuisés pour la journée.

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L’épidémie de peur a gagné la planète. Des clients en panique dévalisent les étagères des supermarchés du Québec, du Canada et du reste du monde.

Les Allemands ont un mot pour décrire ces acheteurs compulsifs : Hamsterkäufe. Comme des hamsters, ils font nerveusement des provisions. Ils stockent tout ce qu’ils peuvent dans leurs abajoues. Par précaution.

Les médias, sociaux et traditionnels, alimentent la panique en diffusant des images de cohue et de rayons vides. Les gens s’imaginent qu’il y a une pénurie et se précipitent au supermarché. C’est un cercle vicieux.

Ce n’est peut-être pas rationnel, mais c’est humain. Les autorités peuvent bien répéter qu’on n’a pas à empiler les boîtes de conserve ni à se creuser de bunker antinucléaire, quand tout le monde court aux abris, qui a envie de rester derrière, sans défense – et sans papier de toilette ?

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Horacio Arruda nous avait prévenus, au début de cette crise. « La peur fait faire des affaires qui n’ont pas de crisse de bon sens », avait lâché le directeur national de la santé publique du Québec, le 30 janvier, en conférence de presse.

Il ne croyait pas si bien dire.

Oui, la peur pousse les gens à faire des gestes irrationnels. Ils tentent ainsi de maîtriser un phénomène qui leur échappe, disent les psychologues. Je comprends le concept, pour avoir déjà ressenti intensément ce besoin irrépressible de faire quelque chose, n’importe quoi, devant une situation terrifiante que je ne pouvais pas contrôler.

C’était peu avant le déclenchement de la guerre en Irak, en 2003. La Presse m’avait dépêchée dans l’enclave kurde du nord du pays. Plus les jours passaient, plus Washington et Londres parlaient des armes de destruction massive de Saddam Hussein. Et plus les Kurdes étaient terrorisés. Ils étaient convaincus que le dictateur allait utiliser ces armes contre eux dès le début des hostilités.

Bref, c’était la panique. Au vieux souk d’Erbil, les gens achetaient d’antiques masques à gaz datant de la Seconde Guerre mondiale, même s’ils les savaient périmés. Complètement inutiles en cas d’attaque chimique.

J’en ai acheté un, moi aussi. Et un imperméable. Et des bottes de pluie. Bon, d’accord, on était loin de la combinaison antibactériologique, mais je me suis sentie beaucoup mieux, tout d’un coup. J’avais fait quelque chose.

Même si ça n’avait pas de crisse de bon sens.

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Ce qui ajoute une touche d’absurde à l’irrationalité des Hamsterkäufe, c’est, bien sûr, leur étrange obsession pour le papier de toilette.

À travers le monde, cette obsession pousse au crime. À Hong Kong, deux hommes ont dérobé des rouleaux à la pointe d’un fusil. À Sydney, une mère et sa fille ont été accusées d’avoir tabassé une cliente. Un homme a dû être maîtrisé au pistolet à impulsion électrique alors qu’il tentait d’étrangler un autre client.

Tout ça pour du papier hygiénique. En Australie, on l’a rationné. Les rouleaux sont surveillés, comme des diamants rares, par des gardiens de sécurité.

Pourquoi cette obsession ?

Un prof d’économie expliquait à Radio-Canada cette semaine que le papier blanc immaculé était devenu un « symbole de sécurité », associé à l’hygiène, donc à l’absence de contamination. Un rempart imaginaire contre le coronavirus.

C’est une théorie fascinante, mais je crois surtout que tout le monde en achète parce que… tout le monde en achète. Et que tout le monde a peur d’en manquer.

On dit que c’est en temps de crise que nous changeons collectivement nos habitudes. Il serait temps de considérer les avantages du bidet pour l’environnement et pour le bien-être émotionnel de la population générale.

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La Presse a fermé ses portes. La salle de rédaction de La Presse, je veux dire. Mon patron a jugé plus sage de faire travailler les journalistes à la maison jusqu’à nouvel ordre.

Vendredi matin, je suis allée récupérer mon ordinateur. J’en ai profité pour faire une razzia dans l’armoire à calepins de notes. « On se revoit de l’autre côté de la COVID-19 », m’a lancé ma collègue Agnès – de loin, sans me faire la bise.

Je suis repartie sous la pluie froide, sans savoir quand je remettrais les pieds dans cette salle d’ordinaire si vibrante, si vivante, ce point de ralliement où nous nous sommes toujours retrouvés en temps de crise.

Pas cette fois.

Je me suis engouffrée dans le métro, mon ordinateur sur le dos, un pincement au cœur et une légère angoisse à la poitrine.

Avant de rentrer à la maison, histoire de me calmer un peu, j’ai fait un détour par le supermarché.