Mario Solari a été policier pendant 30 ans. À la retraite depuis mars 2018, il a vécu un grand vide. Il n’y a pas de retraite progressive dans la police. Du jour au lendemain, raconte Mario Solari, il est passé de super occupé à…

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

« À rien. »

Il a tenté de s’occuper, voyages et petites jobs ici et là, un peu de réno, un peu de travail pour une firme d’enquêtes privée. Le Québec a été mis sur pause et, là, Mario Solari n’avait plus rien à faire.

Mario a levé la main pour « Je contribue ! », mais il n’a pas eu de nouvelles. Il a insisté, il a postulé directement auprès du CISSS de la Montérégie-Est sur les conseils de sa fille qui y avait travaillé.

On l’a appelé, entrevue téléphonique, questionnaire médical. Êtes-vous prêt à travailler à la buanderie de l’hôpital Pierre-Boucher ? Mario n’avait jamais travaillé en buanderie, il a dit oui. Le courriel est arrivé : vous commencez le 20 avril, à 7 h 30 du matin…

« Ce soir-là, en revenant à la maison, j’étais mort. Épuisé. Je n’ai jamais travaillé aussi fort de ma vie », me dit-il, deux mois plus tard.

Un travail dur. Toujours debout. Toujours en action. Toujours dans la chaleur, avec la laveuse qui fonctionne à plein régime, les plieuses pour les draps. On charge la laveuse, on vide les sécheuses, on soulève des sacs, on les vide. On recommence…

« Deux fois dans leur shift, dit Mario Solari, ils ont une pause, 15 minutes. Ces gens-là, les buandiers, sont de vrais professionnels, comme des militaires. Ils n’arrêtent jamais. J’ai jamais vu des gens dévoués comme ça… »

La buanderie de l’hôpital Pierre-Boucher est au cœur d’une constellation de CHSLD, de résidences pour personnes âgées, de CLSC et d’hôpitaux – de Sorel à Cowansville –, où elle envoie draps, blouses de protection, pantalons et serviettes.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Mario Solari (en haut, à droite) et quelques-uns de ses collègues de la buanderie de l’hôpital Pierre-Boucher. Derrière : Daniel Forest, Sylvie Bourbonnière, Manon St-Hilaire et Jonathan Mondor. Devant : Brigitte Labrecque, Steve Back Mailhot et Sylvie St-Pierre.

Il y a deux échelles salariales : les préposés à la buanderie gagnent 19,69 $ l’heure ; les buandiers gagnent 20,19 $ l’heure. Prime COVID de 4 %. Le CISSS m’a dit que la buanderie de Pierre-Boucher avait été exemplaire, pendant la pandémie : à peu près pas d’absentéisme.

Un travail dur, disais-je, physiquement dur. Mario Solari m’a longuement parlé de l’effet sur son corps, à force de soulever, charger, plier : « Mon meilleur ami, c’est Tylenol, et son ami Robaxacet. J’ai cessé d’en prendre tout récemment… »

L’ancien policier m’a contacté pour me dire son admiration de ces gens-là, de ces buandiers qu’il a côtoyés à Pierre-Boucher. Il voulait que ce soit su, dit, raconté, souligné : « C’est un métier effacé, dans la chaîne alimentaire, on ne bouffe personne, mais c’est un métier important… »

Il y a trois mois, dans les premiers jours de cette pandémie, j’ai commis une chronique, « Tout le monde est important ». J’y relatais ce qui ressemblait à une prise de conscience collective : on découvrait à quel point la société dépendait des « petits » métiers, des métiers « effacés », pour reprendre les mots de Mario Solari.

Trois mois plus tard, alors que la vie reprend ses droits, prenez la chronique d’aujourd’hui comme une sorte de souhait : qu’on n’oublie pas que tout le monde est important…

À la buanderie, se souvient Mario, des fois, il y a des gens qui ne se sentent pas importants.

« Des fois, dit-il, t’entends des choses…

– Comme ?

– Comme “On n’est rien, nous autres”…

– C’est terrible, non ?

– C’est une façon de dire qu’ils savent qu’ils sont pas reconnus, qu’ils travaillent “juste” à la buanderie, pour le reste du monde… »

C’est faux, bien sûr. S’il n’y avait pas les buandiers de Pierre-Boucher, c’est entre 21 000 et 25 000 blouses de protection lavables qui viendraient à manquer pour le personnel médical de la Montérégie-Est. Chaque jour.

Début juin, la buanderie a sorti 12 000 de ces blouses, juste pour Pierre-Boucher.

Et c’est 6,6 millions de kilos de lingerie souillée par année qui ne seraient pas lavés…

C’est faux, bien sûr, j’insiste : tout le monde est important, les buandiers sont importants. Il faut que ce soit dit, insiste Mario Solari, en me lançant les noms de quelques-uns de ses camarades, comme Isabelle, Luc, Sylvie, Nicolas, Estelle, Sylvain, Michèle, Mamadou, Alain, Sacha, Sacaro, Noemie, André, Jérôme, Stéphanie, Manon…

Et cette importance est parfois soulignée : Mario me raconte une histoire qui a fait le tour de la buanderie, qui est située juste à côté de la morgue de l’hôpital, au printemps…

« Une employée s’est sentie mal. Ça tombait bien, elle était à l’hôpital. Elle est allée aux urgences. Elle a été vue par un médecin, qui lui a demandé ce qu’elle faisait dans la vie. Réponse de la buandière : je travaille ici, à la buanderie… »

Et là, le médecin a répondu quelque chose d’extraordinaire à la buandière, quelque chose d’extraordinaire quand vous êtes habituée à penser que vous travaillez « juste » à la buanderie, je veux dire… Le médecin a dit à la buandière : « Oh, vous autres, vous travaillez fort pour nous protéger… »

Que ce médecin sache que ses mots ont fait le tour de la buanderie. Ça les a remplis de fierté, les buandiers.

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