Le changement de ton était aussi notable que salutaire. Quelques jours après avoir fermé la porte à toute reconnaissance de la contribution des demandeurs d’asile dans la lutte contre la COVID-19, le premier ministre François Legault l’a finalement entrouverte, lundi.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

« J’ai demandé spécifiquement au ministre de l’Immigration Simon Jolin-Barrette de regarder les cas un par un pour voir si on est capables […] de les accueillir chez nous, non pas comme réfugiés mais comme immigrants. On va analyser chaque cas, un par un. C’est une façon de leur dire merci », a déclaré le premier ministre.

Il faudra voir concrètement la forme exacte que prendra ce « merci » et qui y aura droit. Mais le simple fait de l’envisager marque en soi un changement majeur dans le discours du premier ministre. Un changement qu’il faut saluer.

Le Québec ne peut pas accueillir « toute la misère du monde », disait François Legault en août 2017, alors qu’il était dans l’opposition. Il faisait alors référence aux migrants du chemin Roxham, qui entraient au pays de façon irrégulière pour demander l’asile au Canada.

>>> Lisez l’éditorial d’Agnès Gruda « Préposée aux bénéficiaires : la filière Roxham »

En 2020, ce que l’on qualifiait de « misère du monde » travaille souvent dans nos CHSLD dans la lutte contre la COVID-19. Des humains essentiels qui risquent leur vie pour sauver celle des autres.

Des gens courageux comme feu Marcelin François, père de famille, sans statut, mort de la COVID-19 à Montréal-Nord après avoir travaillé comme préposé aux bénéficiaires. Sans cette « misère », qu’il serait plus juste de nommer « courage », nous serions encore plus misérables.

Le 13 mai dernier, la députée indépendante Catherine Fournier a déposé une motion pour que l’Assemblée nationale reconnaisse la contribution des centaines de demandeurs d’asile, majoritairement d’origine haïtienne, travaillant en ce moment comme préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD du Québec. Elle proposait aussi de demander au gouvernement canadien de régulariser rapidement leur statut, « dans un souci de reconnaissance du travail accompli durant la crise sanitaire actuelle ».

Le PQ, le PLQ et QS étaient tous en faveur de cette motion qui semblait tomber sous le sens.

Réponse du gouvernement caquiste : non.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le premier ministre François Legault, la semaine dernière

Appelé deux jours plus tard à justifier ce refus, le premier ministre François Legault s’est embourbé dans ses propos. Pas question d’appuyer la venue de demandeurs d’asile par le chemin Roxham en pleine pandémie, a-t-il répondu d’emblée, en précisant que ce point de vue était aussi celui de Justin Trudeau.

Ce n’était pourtant ni ce que lui demandait le journaliste en conférence de presse ni ce que proposait la motion de Catherine Fournier – qui faisait référence aux demandeurs d’asile qui sont déjà au Québec et qui contribuent à tenir à bout de bras notre système de santé.

Le premier ministre avait précisé que même s’il y avait du « bon monde » parmi les demandeurs d’asile, il ne fallait pas confondre deux « dossiers séparés ». « Les demandeurs d’asile, c’est une chose. S’occuper de la communauté haïtienne, moi, j’en suis. Lionel Carmant, c’est un ami de longue date. Lionel, c’est quelqu’un qui a fait beaucoup pour Haïti. Et Haïti, c’est comme nos cousins. »

La réponse laissait pour le moins songeur. Car si les Haïtiens sont comme nos cousins et que certains d’entre eux, travailleurs de la santé sans statut, risquent leur vie et parfois meurent dans la lutte contre la pandémie, la moindre des choses ne serait-elle pas de reconnaître leur contribution ? Loin d’être un « dossier séparé », ne parle-t-on pas plutôt ici de notre humanité commune ?

Jeudi dernier, alors que des avocats en immigration réclamaient à leur tour de régulariser le statut de nos travailleurs essentiels, la réponse du premier ministre était toujours la même : il n’était pas question d’ouvrir cette porte.

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Sur le plateau de Tout le monde en parle, dimanche, l’avocat et entrepreneur social Fabrice Vil s’est dit « furieux » de voir que la motion de Catherine Fournier avait été rejetée par le gouvernement caquiste, sans même avoir fait l’objet d’un débat. L’initiateur du mouvement Je me souviendrai, qui vise à saluer la contribution de tous les travailleurs essentiels, peu importe leurs origines, dans la lutte contre la COVID-19, avait bien du mal à comprendre ce refus. Il n’était heureusement pas le seul, si on en juge par l’accueil très enthousiaste que les deux vidéos de #Jemesouviendrai ont reçu chez des Québécois de toutes les origines.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Fabrice Vil, avocat et entrepreneur social

Moins de 24 heures plus tard, il va sans dire que Fabrice Vil a accueilli le changement de ton du gouvernement Legault avec beaucoup d’enthousiasme. « C’est une grande satisfaction de voir qu’une multiplication de voix qui s’expriment sur des sujets importants peut entraîner des changements. »

À la voix du mouvement Je me souviendrai se sont superposées plusieurs autres (politiciens, médias, organismes communautaires, etc.) qui ont contribué à ce changement, souligne-t-il. « Je suis heureux de voir que le gouvernement a finalement été à l’écoute et qu’il considère la possibilité d’octroyer des droits ou à tout le moins de donner suite à la contribution des migrants dans un contexte qui est crucial. »

Fabrice Vil est persuadé que la population veillera à ce que la réponse du gouvernement Legault soit cohérente. Car ce qui est en jeu ici, rappelle-t-il, ce ne sont pas les droits de telle ou telle communauté, mais bien un principe fondamental : l’équilibre entre les droits et les responsabilités, au-delà des origines de chacun.

« On n’a pas fait ça pour les Haïtiens. On a fait ça pour un principe de base qui est humain : quand les gens contribuent, il faut le reconnaître. »

Reconnaître – enfin – qu’ils sont des humains essentiels.