« Ce que le Royaume-Uni craignait le plus est arrivé d’outre-mer, volant nos jobs et rendant nos promenades dans la rue dangereuses. »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Vous avez peut-être vu passer dans les réseaux sociaux une vidéo anglaise devenue virale qui commençait avec ce message. La vidéo inverse de façon percutante la rhétorique anti-immigration pour saluer le rôle des travailleurs issus de l’immigration dans la lutte contre la COVID-19.

Hier encore, dans la foulée du Brexit, on les voyait comme une menace, on les sommait de retourner dans leur pays. Aujourd’hui, on les dit « essentiels » et on les applaudit. Infirmières, préposées à l’entretien dans les hôpitaux, commis d’épicerie, livreurs… On les voit défiler à l’écran et réciter chacun leur tour les vers d’un poème qui invite à se souvenir de ce moment.

> Voyez la vidéo You Clap for me Now (en anglais)

Lorsque Fabrice Vil, dont la mère d’origine haïtienne a longtemps travaillé comme infirmière, a vu cette vidéo, il en a eu des frissons. Pourquoi ne pas en faire une version québécoise ? s’est dit le coach et entrepreneur social, fondateur de Pour 3 points, qui travaille auprès de jeunes vulnérables.

Fabrice a lancé un appel sur Facebook. Le temps de le dire, avec la collaboration du réalisateur Jorge Camarotti, il a réuni une trentaine de participants. Des personnes racisées ou issues de l’immigration pour la plupart, mais aussi des personnes blanches.

La vidéo intitulée Je me souviendrai, lancée ce dimanche, a un double objectif : lutter contre le racisme et valoriser la diversité ethnoculturelle, en saluant la contribution de gens souvent invisibles, trop souvent exclus, qui sont sur le terrain en ce moment, risquant leur vie dans la lutte contre la pandémie. Que l’on pense aux travailleuses de la santé de Montréal-Nord, arrondissement défavorisé devenu l’épicentre de la crise au Québec. À toutes ces femmes sans statut, réfugiées ou immigrantes qui occupent les emplois les moins valorisés et les moins bien payés dans le domaine des soins pour les personnes âgées. À ces citoyens originaires du Maghreb, dont le diplôme n’a jamais été reconnu, qui vous livrent votre épicerie…

> Voyez la vidéo complète

La pandémie changera-t-elle le regard que l’on porte sur tous ces citoyens issus de l’immigration, surreprésentés parmi les travailleurs des services essentiels ?

On aimerait croire que dans le contexte québécois, très différent du contexte britannique, la question est superflue. Mais en voyant le dérapage en règle de l’animateur Benoît Dutrizac à ce sujet la semaine dernière sur Twitter et le déferlement de commentaires xénophobes qui a suivi, je me suis dit au contraire que la question était plus pertinente que jamais.

À un enseignant en adaptation scolaire, Ismaël Seck, qui, en relayant une excellente chronique d’Yves Boisvert sur Montréal-Nord(1), disait simplement souhaiter que l’on se souvienne des nombreux réfugiés qui mettent leur vie en danger en travaillant dans les CHSLD pour sauver celle des autres, Benoît Dutrizac a répondu par l’intolérance et l’insulte, accusant l’auteur de ce souhait (né ici par ailleurs) de faire preuve de mépris envers le peuple qui « l’accueille ». C’était suivi d’un argument massue. « Va donc chier ! »

Benoît Dutrizac s’est excusé après qu’Ismaël Seck eut porté plainte contre lui. « Je dénonce tout racisme depuis toujours », a écrit l’animateur… Il a par la suite supprimé son compte Twitter. Et Fabrice Vil a eu la très bonne idée d’inclure Ismaël Seck dans sa vidéo.

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Certains voient dans la crise que nous vivons l’occasion de rêver mieux, d’apprendre de nos échecs, de reconstruire un monde plus juste, plus égalitaire, plus solidaire.

Gracia Kasoki Katahwa, infirmière montréalaise d’origine congolaise qui a participé à la vidéo, y voit une injonction à séparer le futile de l’essentiel. En étant forcé dans l’urgence de se concentrer sur ce qui compte vraiment, on se rend compte que l’immigration est un faux problème. 

Il n’y a pas d’articles en ce moment sur la réduction du nombre d’immigrants… Parce que l’immigration est une solution actuellement. On en a besoin et il faut la valoriser.

Gracia Kasoki Katahwa, infirmière

« La crise nous permet de le constater et met en lumière des vrais problèmes qu’on pelletait souvent en avant », poursuit-elle. 

Quand la crise passera, il ne faudra pas oublier que l’essentiel, ce ne sont pas nos différences, mais la nécessité de travailler tous ensemble comme Québécois, ajoute l’infirmière-conseil en prévention et contrôle des infections, attrapée au téléphone après une longue journée de travail, alors qu’elle sortait d’un CHSLD.

« On le fait en temps de crise. Mais ce serait tellement bien et beau de le faire aussi quand ça va bien. »

D’autres craignent que la pandémie ne nous conduise au contraire dans un monde plus divisé que jamais. Un monde où l’on se méfie plus que jamais les uns des autres, où l’on dénonce son voisin, où la peur de l’Autre et les inégalités sont exacerbées.

J’ai demandé à Fabrice s’il avait espoir que les choses changent en mieux dans le monde « d’après ».

Après un long silence, il a dit : « J’ai foi en l’humain. »

« J’ai espoir qu’on sera capables de se voir dans notre humanité commune. »

Cela ne veut pas dire que l’on ne débattra plus jamais de sujets qui divisent comme les seuils d’immigration ou le sort des demandeurs d’asile du chemin Roxham. « Je ne veux pas écarter ces débats. Mais j’espère que l’on va se souvenir en abordant ces enjeux que l’on parle d’humains. »

Des humains qui s’occupent de nos enfants. Des humains qui nous permettent d’être confinés dans un relatif confort. Des humains qui prennent soin des mourants. Des humains qui prennent soin des vivants.

Des humains qui risquent leur vie, et parfois la perdent, pour sauver celle des autres.

S’en souviendra-t-on ?

> (Re)lisez la chronique d’Yves Boisvert