Nous avons demandé à Denys Arcand de nous livrer ce qui vient spontanément à son esprit quand on évoque ces 10 titres de sa filmographie.

Publié le 26 juin 2018
Marc-André Lussier LA PRESSE

Seul ou avec d'autres

(1962)

Coréalisé avec deux collègues étudiants, Denis Héroux et Stéphane Venne, le film évoque la rentrée à l'Université de Montréal en 1961. Cet exercice parascolaire a été présenté à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 1963. Offert sur Illico et iTunes par l'entremise du service Éléphant, mémoire du cinéma québécois.

« Ha ! Voilà l'époque où j'ai connu ceux qui ont été mes mentors absolus : Michel Brault, Claude Jutra, Gilles Groulx. Marcel Carrière, Bernard Gosselin. Je les adorais. Ce sont eux qui ont fait en sorte que je suis allé me chercher un emploi à l'Office national du film. Et le reste a suivi ! »

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Seul ou avec d'autres

On est au coton (1970)

Ce documentaire controversé, campé dans le milieu de l'industrie textile, a été interdit de diffusion avant de sortir, six ans après le tournage, dans une version censurée. La version intégrale a été « libérée » en 2004. Offert sur le site web de l'Office national du film du Canada, de même qu'en DVD.

« Bien sûr, j'aurais préféré que les gens puissent le voir tout de suite parce que quand il est sorti, le film était moins actuel. En même temps, cette histoire d'interdiction a fait en sorte que la cause est devenue célèbre, et moi aussi. Avant, personne ne me connaissait. J'ai dû enchaîner les interviews parce que mon film était désormais au centre d'une affaire. C'est mon premier "gros" film aussi. Moi qui viens d'un monde de marins, j'ai découvert là le monde ouvrier. Un choc dont je ne suis pas tout à fait remis encore. »

Réjeanne Padovani

(1973)

Mettant en vedette Luce Guilbeault, Jean Lajeunesse, Pierre Thériault et Frédérique Collin, Réjeanne Padovani relate la soirée qu'organise un entrepreneur mafieux, à laquelle assistent notamment le ministre de la Voirie et le maire de la ville. Ce film a été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes en 1973. Offert sur Illico et iTunes par l'entremise du service Éléphant, mémoire du cinéma québécois.

« Je me rappelle du tournage de nuit. C'était magique. Je suis aussi tombé amoureux d'une actrice et je n'en dirai pas plus là-dessus [rires]. Mon souvenir est enchanteur parce qu'en plus, j'étais amoureux. Et puis, le film a été très bien reçu à Cannes et m'a valu des articles élogieux, notamment une pleine page dans Le Nouvel Observateur, et une autre dans L'Express ! Bien sûr, le film rejoignait davantage un public cinéphile, mais je me souviens qu'au retour, j'avais eu droit à un très bel accueil ici aussi. »

Gina

(1975)

Le film relate l'histoire d'une « danseuse de club » qui fait appel à des criminels pour se venger d'un groupe de fêtards qui l'a agressée la veille. Céline Lomez, Claude Blanchard, Frédérique Collin et Serge Thériault en sont les têtes d'affiche. Offert sur Illico et iTunes par l'entremise du service Éléphant, mémoire du cinéma québécois.

« Plus vous nommez des titres, plus je me rends compte à quel point je garde de bons souvenirs d'à peu près tous mes tournages. C'en est presque un peu cucu ! Certains aiment travailler dans la douleur, pas moi. Pour Gina, nous étions toute une gang au Château Berthelet à Berthierville. Ce fut un party permanent. Céline Lomez était merveilleuse. Au début, on regardait les motoneiges d'un peu haut ; à la fin, on ne voulait plus arrêter d'en faire ! »

Photo Office National du Film du Canada

On est au coton

Le confort et l'indifférence

(1981)

Documentaire sur le référendum de 1980 sur la souveraineté-association, confronté au jugement de l'Histoire grâce à des extraits de l'oeuvre du penseur Nicolas Machiavel. Offert sur le site web de l'Office national du film du Canada, de même qu'en DVD.

« Là, j'en garde un souvenir horrible. Je souhaitais d'abord faire de la fabrique de bâtons de hockey Canadien à Drummondville le centre du film et suivre la campagne référendaire avec tous les intervenants de la chaîne : bûcherons, ouvriers et joueurs du Canadien. Or, les ouvriers se sont mis en grève quatre mois avant le référendum. Je n'avais plus de film, plus rien. À la suggestion de mon frère Gabriel, j'ai structuré complètement autre chose en me basant sur la pensée de Machiavel. Ce fut laborieux. Le résultat de ce référendum a aussi été dur à prendre, d'autant que pendant cette campagne, très sale, on a pataugé dans la boue. C'était vraiment déprimant. En plus, j'ai attrapé un virus épouvantable. À ce moment-là, je me suis dit, plus jamais de documentaires. Je n'en ai d'ailleurs plus jamais fait ! »

Photo fournie par Media Films

Le confort et l'indifférence

Le déclin de l'empire américain

(1986)

Pendant que les hommes, profs d'université, préparent un repas entre amis et discutent, leurs compagnes s'entraînent au gym et discutent tout autant. Prix de la critique au Festival de Cannes (hors compétition) ; finaliste pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Offert en DVD.

« Entre Le confort et l'indifférence et Le déclin de l'empire américain, j'ai mis mon talent au service des autres et je suis devenu une pute. J'ai aussi fait de la pub. Mais Roger [Frappier] venait toujours chez nous pour me tordre le bras. Puis, j'ai vu My Dinner with Andre [Louis Malle, 1981], un tout petit film dans lequel on voit simplement deux gars parler de théâtre lors d'un dîner. J'ai emprunté le même modèle en imaginant une conversation à propos de la vie sexuelle des gens. De là, l'idée a fait son chemin. On a touché une corde sensible et, pour la première fois, j'ai connu un vrai succès. C'était magique. À Cannes, il y avait un monde fou pour voir le film. Je n'en revenais pas ! »

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Le déclin de l'empire américain

Jésus de Montréal 

(1989)

Voulant mettre en scène une nouvelle version de la Passion, un metteur en scène cherche des acteurs prêts à tout pour le suivre. Prix du jury au Festival de Cannes, finaliste pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Offert sur Illico et iTunes par l'entremise du service Éléphant, mémoire du cinéma québécois. 

« Contrairement à ce qu'on pourrait croire, je n'ai pas ressenti de pression supplémentaire, ou plus particulière. Un succès à 45 ans, ça ne change personne. S'il m'était tombé dessus à 25 ou 30 ans, ça aurait été sans doute différent. J'ai tourné Jésus de Montréal sans aucune contrainte et il a obtenu aussi un très bel accueil. »

Stardom (2000)

Ce film anglophone, qui raconte l'ascension d'une jeune fille dans le monde des top-modèles, a clôturé le Festival de Cannes en l'an 2000. Offert sur iTunes.

« Il m'est venu l'idée de raconter l'histoire d'un personnage à travers les médias. C'était l'époque des top-modèles comme Claudia Schiffer, Cindy Crawford, etc. Et je me suis aperçu que, malgré moi, je connaissais tout de leurs vies. Cela dit, le film est un peu en porte-à-faux. Quand tu tournes un film en anglais ici, ça donne un film canadien-anglais. Aussi, Robert Altman a tourné Prêt-à-porter quelques années auparavant avec Pierre Mignot comme directeur photo, qui m'avait invité à aller visiter le plateau. Altman m'a dit : « Don't ever make a film about fashion ! » [« Ne faites jamais un film sur la mode ! »] Il a raison, ce n'est pas filmable. Le danger, quand on est cinéaste, est de s'intéresser à un sujet qui te happe pour ensuite se rendre compte que ce sujet-là n'intéresse personne ! »

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Jésus de Montréal

Les invasions barbares

(2003)

Triomphe absolu pour ce film dans lequel on retrouve, 15 ans plus tard, les personnages du Déclin de l'empire américain. En plus des prix du scénario et de l'interprétation féminine au Festival de Cannes, le film a été couronné meilleur film en France (César), au Canada (Génie) et au Québec (Jutra). Il est aussi le lauréat de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Offert en DVD et sur iTunes.

« On retrouve le même climat, le même pétillement que dans Le déclin de l'empire américain, mais, en plus, il y a la mort de quelqu'un. L'ajout de cet élément dramatique a fait que le film a eu cette résonance auprès du public, je crois. La réconciliation de Rémy avec son fils est l'un des éléments fondamentaux de la tragédie. Quand on a tourné la scène où Rémy meurt, tout le monde pleurait sur le plateau, acteurs et techniciens. C'est arrivé aussi lors du tournage d'une scène avec un itinérant dans La chute de l'empire américain. Ce genre de moment où l'émotion devient souveraine. Et par magie, on a la chance de la filmer, ce qui n'arrive pas toujours. »

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Les invasions barbares

Le règne de la beauté

(2014)

Avec une approche quasi contemplative, le cinéaste propose cette fois un film qui rend hommage à l'architecture et à la nature. Avec Éric Bruneau, Mélanie Thierry, Melanie Merkosky et Marie-Josée Croze. Offert en DVD. 

« Ce film ressemble à celui que j'avais en tête. Il m'a été inspiré par l'époque où je suis retourné vivre à la campagne. L'environnement était très paisible, très calme. Rendre cet esprit à l'écran est cependant très difficile. Exprimer aussi l'ennui sans être ennuyeux est un pari épouvantable. En plus, on est victime de sa réputation et de ce que les gens ont aimé de nous avant. "Mais où sont les dialogues brillants ?" m'a-t-on dit. J'ai essayé de faire quelque chose de différent, qui est aussi proche de moi que le reste, mais dont je n'avais jamais parlé. Peut-être qu'en fait, je ne suis pas bon pour faire ça. Peut-être que ça ne correspond pas à mon talent. Ç'a été un essai. Légitime. Certaines personnes ont adoré ce film, cela dit. Alors, go figure ! »

Photo fournie par les Films Séville

Le règne de la beauté