On n’en peut plus d’entendre parler de la COVID-19, n’est-ce pas ? Il fut un temps où c’était un autre virus qui tapissait les unes des journaux : le sida. Jusqu’à ce qu’on se lasse, à mesure que cette menace faisait moins peur, même si elle causait des ravages dans la communauté gaie.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

On a timidement commencé à introduire des personnages gais dans les séries et téléromans et, pendant un temps, par souci de sensibilisation et aussi parce que c’était un bon ressort dramatique, dès qu’ils toussaient un peu, le spectateur savait qu’ils étaient condamnés. Il en a fallu du temps avant qu’on puisse voir des personnages gais sans qu’ils soient associés automatiquement au thème du sida…

Mais depuis cette époque, la télévision s’est déniaisée en quelque sorte, et peut revisiter ce thème de manière plus complète et plus libre, comme dans la minisérie britannique It’s a Sin, du créateur de Queer as Folk, Russell T. Davies, dont a récemment parlé mon collègue Hugo Dumas.

PHOTO FOURNIE PAR AMAZON PRIME

Ollie Alexander interprète Ritchie Tozer dans la série It’s a Sin diffusée sur Amazon Prime Video.

> (Re)lisez la chronique d’Hugo Dumas

Ce mélange d’humour, de joie de vivre et de tragédie, qui ne fait pas de concessions sur la réalité gaie de l’époque tout en appuyant un peu sur la nostalgie (la chanson des Pet Shop Boys en tête), rend It’s a Sin assez irrésistible, malgré un petit côté didactique par moments.

Les épidémies et les crises permettent de mesurer les préjugés et le degré de solidarité d’une société lorsqu’elles ciblent plus particulièrement une tranche de la population. Il est plus facile de ne pas se sentir concerné quand on est épargné, quand on pense, avec la COVID-19, que les personnes âgées sont de toute façon aux portes de la mort, comme on a pensé que les gais n’avaient qu’à s’abstenir de sexe pour ne pas tomber malades. Qu’à ne pas être gai, en fait, puisque la nature même de leur sexualité était jugée « déviante ». Cette foutue maladie n’a fait que renforcer les préjugés à leur endroit, comme s’ils l’avaient cherché. Et nombre d’entre eux sont morts avec le sentiment d’avoir été punis pour leurs péchés.

Cette seule idée m’a souvent fait pleurer de rage, et c’est pourquoi j’ai beaucoup pleuré en regardant It’s a Sin. Il est impossible de ne pas s’attacher à cette bande d’amis qui tentent leur chance à Londres au début des années 1980, remplis d’espoir envers l’avenir, avant que la crise du sida ne vienne tout changer et en emporter plusieurs d’entre eux.

Pourtant, je n’y ai rien appris de bien nouveau, mais je crois que cette série réactive des blessures profondes qui ne sont pas tout à fait guéries. Ce qui explique probablement pourquoi It’s a Sin a fait un tabac en Angleterre, où elle a battu des records de visionnements. Pourquoi ce thème, le sida, fait un retour en force avec cette série, le best-seller N’essuie jamais de larmes sans gants, de Jonas Gardell (qui a été adapté en une télésérie qui a bouleversé la Suède en 2012), les films comme Dallas Buyers Club, de Jean-Marc Vallée, en 2013, sur la lutte pour obtenir des médicaments, ou 120 battements par minute, de Robin Campillo, en 2017, sur le mouvement militant Act-Up Paris.

Parfois, il faut des décennies pour revisiter et regarder en face les épisodes les plus honteux et traumatisants d’une société. C’est sans compter qu’une nouvelle génération, bien plus au fait de ses droits et de ses identités, découvre avec ahurissement un passé pas si lointain et le chemin qui a été parcouru, et qui n’est pas terminé.

Car encore aujourd’hui, il y a beaucoup de jeunes qui quittent des patelins où ils ne peuvent pas être eux-mêmes pour la grande ville anonyme, là où ils peuvent trouver des communautés qui les accueillent. Ils ne pourront que se reconnaître dans It’s a Sin. C’est l’un des aspects que j’ai trouvé le plus émouvant dans la série, lorsqu’on laisse entendre que beaucoup de jeunes hommes, qui commençaient à peine à déployer leurs ailes, sont retournés dans leurs familles pour ne plus jamais revenir – pour y mourir, en fait. Souvent dans la honte, et sans que ne soit jamais nommé à leurs funérailles, d’où ont été exclus amis et amoureux, ce qui les a tués. Alors qu’ils avaient déjà honte avant. « Je ne veux pas qu’on me voie comme une salope » ; « je ne suis pas un vicieux, tu sais », disent deux personnages de It’s a Sin quand ils apprennent leur diagnostic. Cette honte a été un accélérateur de l’épidémie.

Car le sida, une fois étiqueté « peste gaie », a été la plus infamante des maladies, la forme la plus cruelle de coming-out pour tellement de victimes qui cachaient leur orientation sexuelle afin de ne pas être rejetées ou simplement pour ne pas perdre un emploi. Le seul fait d’être gai pendant la crise du sida permettait de vous faire montrer la porte, « au cas où ». On voit d’ailleurs dans It’s a Sin des malades être enfermés à double tour et privés de leurs droits pour des raisons nébuleuses de « santé publique ».

On y voit aussi le déni de jeunes en pleine santé qui ne peuvent pas croire qu’une maladie les cible eux précisément, et qui y voient forcément un délire anti-homosexuel. Il y avait de quoi être conspirationniste quand on était l’objet de tant de haine et de mépris. Certains croyaient que ça ne touchait que les Américains (alors que tous les grands centres urbains avaient des éclosions). D’ailleurs, rappelons qu’on disait à l’époque que c’était la maladie des « H » : homosexuels, héroïnomanes, même les Haïtiens étaient montrés du doigt. Toutes des personnes qui ne faisaient pas partie des priorités de la majorité, c’est certain. Seuls les hémophiles étaient des victimes « innocentes », je m’en souviens. D’ailleurs, je me demande souvent dans quelle société nous serions aujourd’hui si le sida n’avait pas existé. Si cette maladie-là n’avait pas donné de nouvelles prises à la morale en pleine libération sexuelle. Elle a en revanche renforcé le militantisme gai (jusqu’à son évolution vers LGBTQ+ aujourd’hui), car il n’y avait pas d’autre choix : pour combattre la maladie, il fallait d’abord combattre les préjugés.

Personne n’a pu se protéger au début quand le virus était inconnu et se propageait – comme on n’a pas vu venir la COVID-19 avant qu’elle ne s’infiltre à demeure partout. Nous devinons avec la COVID-19 que, comme pour le sida, nous allons devoir vivre avec longtemps, mais que les moyens de combattre le virus vont s’améliorer à mesure que notre intérêt va aller en diminuant. Jusqu’à ce qu’on ait besoin de revisiter avec du recul cette crise planétaire, dans des livres, des films ou des séries. Pour honorer la mémoire, pour raconter aux prochaines générations et pour se voir tels que nous étions vraiment quand c’est arrivé.