Quelques jours après une blague adressée à Mamadi III Fara Camara, que Dany Turcotte a lui-même qualifiée d’« erreur de jugement » et de « question inappropriée », le fou du roi a annoncé jeudi son départ de l’émission Tout le monde en parle. Cela devait-il se conclure obligatoirement de cette façon ? Nos chroniqueurs Marc Cassivi et Mario Girard se prononcent.

Une sage décision

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Dany Turcotte s’en était ouvert à des collègues depuis quelques semaines : en direct, les dimanches soirs à Tout le monde en parle, il ne tournait plus sa langue sept fois avant de parler. Il la tournait vingt fois. Ce qui ne l’a pas empêché, à quelques reprises, de faire des gags déplacés qui semblaient plomber l’ambiance sur le grand plateau de Radio-Canada. Le fou du roi marchait sur des œufs, et ça paraissait.

Dimanche dernier, Turcotte a posé une question d’un humour douteux à Mamadi III Fara Camara, à sa toute première entrevue après qu’il eut été accusé à tort d’avoir tenté de tuer un policier et qu’il eut passé six jours en prison. Comme l’écrivait mercredi mon collègue Hugo Dumas, il était particulièrement mal avisé de demander à un homme timide et ébranlé, qui avait été extirpé de force de sa voiture par la fenêtre puis plaqué au sol par une botte posée sur la tête, s’il allait parler à l’avenir au cellulaire dans sa voiture (ce que M. Camara nie avoir fait).

C’était un flagrant manque de tact, de sensibilité et d’empathie de la part de Turcotte, qui n’en manque pourtant pas dans la vie (je l’ai interviewé à quelques reprises depuis 15 ans).

Je n’ai pas été le seul à grimacer dans mon salon en me disant qu’il y a des moments où il vaut mieux se taire. Mais voilà, Dany Turcotte est payé pour parler, comme tout le monde, à Tout le monde en parle. Et parfois, dans le contexte d’une entrevue aussi sensible, il n’est pas simple de trouver les mots justes.

J’ai été surpris par la démission de Turcotte, jeudi. Il s’était excusé. Ses excuses avaient été acceptées. Dans quelques jours, il n’en aurait plus été question. Il en a décidé autrement. Est-ce pour une mauvaise blague qu’il quitte Tout le monde en parle ? J’en doute. La chronique de Hugo, franche et sans complaisance (j’aurais pu la contresigner), l’a sans doute ébranlé. Mais il n’en est pas à ses premières critiques. Tant s’en faut. S’il a démissionné, c’est qu’il n’était manifestement plus à l’aise dans le rôle du joker.

Depuis des mois, le direct mettait en relief les limites du rôle de Dany Turcotte dans l’émission de Guy A. Lepage. Je l’écris à dessein : depuis un an, Tout le monde en parle est de moins en moins une émission menée en tandem. Dans sa nouvelle mouture, le roi peut très bien se passer de son fou, qui arrivait souvent comme un cheveu sur la soupe, avec un gag forcé entre une question sur la COVID et une réponse sur la hausse des décès liés à la pandémie.

Turcotte peinait à trouver ses marques dans cette formule pandémique, beaucoup plus axée sur les affaires publiques et moins propice à ses commentaires (plus ou moins) comiques livrés à brûle-pourpoint. Plusieurs de ses blagues tombaient à plat, sans public pour lui donner une indication sur la voie à suivre ou à éviter. Dimanche, il a même été accueilli fraîchement par Lepage lorsqu’il lui a demandé s’il vivrait bien sans les feux de la rampe.

Dany Turcotte, j’en suis convaincu, vivra très bien loin de la loupe de Tout le monde en parle. Voir chacune de ses phrases analysée en direct par un million d’observateurs, professionnels et amateurs, comme un attaquant francophone du Canadien en pleine léthargie, ne doit pas être bien drôle.

Souvent, on devinait sa retenue. On sentait qu’il ne faisait plus confiance à son flair. Qu’il réprimait sa spontanéité. Il ne semblait plus tout à fait à l’aise, et les invités qu’il interpellait non plus.

Il devenait un figurant dans la pièce, ne sachant trop où se placer, quand intervenir et quoi dire. Davantage spectateur qu’acteur. Ne pouvant distribuer ses fameuses cartes (il m’en a remis une en ondes, il y a cinq ans, que j’ai toujours).

Dans le contexte social actuel, qui commande la bienveillance, son rôle de poil à gratter était devenu de plus en plus restreint et superflu. Quelle blague est de circonstance lorsque la plupart des discussions portent sur des sujets aussi sérieux que le profilage racial, le racisme systémique et les ravages du coronavirus ? Ce dont Dany Turcotte ne risque pas de s’ennuyer, c’est les multiples insultes homophobes qu’il recevait chaque semaine. Pendant plusieurs années, il a fait œuvre utile en publiant certains des messages les plus haineux qui lui étaient destinés. Afin de combattre des préjugés tenaces. Il avait lui-même choisi d’afficher publiquement son homosexualité, après le passage sur le plateau de Tout le monde en parle de l’animateur Benoît Dutrizac, qui, en 2004, lui avait dit qu’il « avait l’air fif ».

Inévitablement, certains voudront récupérer cette histoire pour refaire une centième fois ce mois-ci le procès de l’époque liberticide, de l’emprise de la rectitude politique et de la tyrannie des minorités. Si M. Camara avait été blanc, faussement accusé, arrêté dans des circonstances aussi brutales et incarcéré pendant six jours, la blague de Dany Turcotte n’aurait pas été plus avisée.

Je n’ai entendu personne réclamer à hauts cris le renvoi du fou du roi. Son équipe le soutenait. Son animateur aussi. Il a quitté Tout le monde en parle de son plein gré, pour des motifs qui lui sont propres. De grâce, ne faisons pas de cette démission ce qu’elle n’est pas. Même s’il a souligné avec raison que la charge de haine des réseaux sociaux est aujourd’hui virulente – elle l’est pour toutes les personnalités publiques –, Dany Turcotte a eu l’élégance de ne pas se poser en victime de la cancel culture, en annonçant son départ de l’émission sur Facebook, jeudi.

À sa décharge, ce n’est peut-être pas tant Dany Turcotte qui avait fait son temps à Tout le monde en parle que la formule même du fou du roi. En France, où l’émission originale a été en ondes bien moins longtemps qu’au Québec, Laurent Baffie multipliait les vannes bêtes et méchantes. Turcotte était lui-même plus mordant à ses débuts, avant de s’adapter, disait-il, aux habitudes du public. Il ne sera pas remplacé d’ici la fin de la saison. Le sera-t-il la saison prochaine, qui a été confirmée jeudi par Radio-Canada ? Est-ce bien nécessaire ?

En décidant de quitter une émission dont la popularité ne faiblit pas, au beau milieu de sa 17e saison, Dany Turcotte n’a pas seulement pris tout le monde par surprise. Il a fait preuve de courage, de maturité et de lucidité. Il a surtout pris une sage décision. D’abord et avant tout, pour lui.

La guillotine pour le fou du roi

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Je connais un peu Dany Turcotte. J’ai échangé avec lui une fois ou deux dans un bar. J’ai aussi fait une entrevue avec lui il y a deux ans. On avait parlé de plein de choses, notamment de son rôle d’ambassadeur dans le cadre de la semaine de la Fierté.

C’est le gars le plus sympathique de la terre. Zéro bullshit, zéro bling-bling.

Dany Turcotte a craqué. La semaine qui vient de s’écouler a été trop dure, trop blessante.

Tout s’est joué sur une blague maladroite à l’endroit de Mamadi III Fara Camara.

À la fin de l’entrevue, il a demandé à celui qui avait passé six jours en détention s’il avait l’intention d’utiliser de nouveau son cellulaire au volant.

Jeudi, Dany Turcotte a lui-même qualifié ce commentaire formulé sur des renseignements non fondés d’« erreur de jugement » et de « question inappropriée ».

Malgré les excuses de Dany Turcotte auprès de M. Camara (ce dernier lui a gentiment répondu qu’il n’y avait « aucun problème »), la grogne a fait son œuvre.

Les réseaux sociaux se sont enflammés. Plusieurs médias, dont celui que vous lisez, ont mis quelques bûches dans le poêle.

On a sorti la guillotine dans la cour du château. Le fou du roi s’est allongé sous la lame.

Schlack ! La chose a été réglée.

Dany Turcotte s’est planté, et cela a pris trois secondes. Trente-cinq années de carrière et de travail mises en veilleuse pour une blague ratée.

Et dire que cela tombe sur un gars qui utilisait depuis 17 ans le moment qui lui était offert en début d’émission pour promouvoir un nombre incalculable de causes. La veuve et l’orphelin lui doivent beaucoup.

On a dit que la formule du direct jouait contre lui depuis le début de la pandémie. J’ajouterais que le direct joue contre tout le monde. C’est pour cela qu’on n’en fait plus.

C’est devenu trop risqué. Et comme la télévision n’aime pas le risque…

Tout à coup qu’on choquerait le public, tout à coup qu’on l’ennuierait pendant deux minutes et quart. Tout à coup qu’il y aurait un moment de vérité comme dans la vie.

Nous vivons à l’heure du montage, de la représentation théâtrale, du faux, de l’invraisemblable.

Pour obtenir huit minutes d’entrevue, on tourne pendant 35 minutes. Et après ça, une fois que tout cela est remâché, on trouve ça bon, on trouve ça punché. On trouve même ça naturel.

C’est dans ce monde-là qu’on vit. Un monde de lait écrémé.

Dany Turcotte a fait une joke ratée en direct et on monte sur ses grands chevaux, on se drape dans la vertu. Voilà une occasion en or de dire enfin que, de toute façon, il était mauvais et pas drôle.

Schlack ! La guillotine !

Dany Turcotte a fait une joke plate qu’il n’aurait pas dû faire. Mais des jokes plates qui ne devraient pas se faire, il y en a à la pelle à la télévision et sur les scènes. Et ça, ça passe sans aucun problème, même que parfois elles ont la chance de remonter jusqu’à la Cour suprême.

Ça passe comme la bêtise et l’abrutissement qui sévit dans des émissions qu’on commente et analyse au premier degré comme un combat de lutte. Ou une thèse de doctorat.

On prend l’angle qui nous arrange.

Au fond, ce ne sont pas les fauves anonymes des réseaux sociaux (sans doute la catégorie d’humains que je méprise le plus au monde) qui ont eu la peau de Dany Turcotte.

C’est l’usure.

Nous sommes tous usés. Et malgré cela, le tribunal populaire a posé son jugement avec l’arrogance et l’insouciance de quelqu’un qui fait caca dans un coin et qui, l’air de rien, s’exclame : “C’est drôle, on dirait que ça pue !”

Je comprends la décision de Dany Turcotte. Il est tanné de cette surenchère d’opinions, de cette violence inouïe, de cette cocaïne numérique que notre index fait défiler plusieurs fois par jour. Mais honnêtement, j’aurais souhaité qu’il se batte. J’aurais aimé qu’il revienne dimanche, qu’il s’explique et qu’il affronte la meute.

Dany Turcotte est une victime de ce jugement populaire. Il y en aura d’autres. C’est la plus grande désolation de notre époque. De plus en plus de personnalités annoncent qu’elles prennent leurs distances face aux réseaux sociaux. Safia Nolin l’a fait récemment. D’autres emboîteront le pas.

Elles ont compris que ces critiques, ces injures et ces crachats au visage finissent par retirer la chose dont un être humain a le plus besoin pour avancer : la confiance.

Dans son mot d’au revoir, Dany Turcotte dit qu’il a maintenant envie de faire du ski de fond. Je lui souhaite des côtes, des maudites grosses côtes, qu’il pourra monter afin de mettre derrière lui cette mauvaise semaine.

Dany Turcotte a eu le titre de fou du roi pendant 17 ans. Il le lègue maintenant à d’autres.

Qui en veut ?