Nous avons une drôle d’image des tueurs en série. La grande popularité des productions les mettant en vedette en ont fait des personnages culturels, parfois même des êtres supérieurement intelligents, comme Hannibal Lecter dans Le silence des agneaux, qui buvait son chianti en écoutant de la musique classique, tout en dégustant la cervelle de l’une de ses victimes.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Heureusement, il y a la série Mindhunter qui remet les pendules à l’heure, merci à David Fincher. Après deux ans d’attente, la deuxième saison est arrivée sur Netflix il y a une semaine, et poursuit son exploration de la part sombre de l’âme humaine sans tomber dans l’exploitation ou le sensationnalisme. On n’y voit aucune reconstitution, aucun meurtre, il n’y a pas d’action à proprement parler, mais une atmosphère qui a rangé la série dans le rayon de la « slow TV ». Pour cette raison, il y en a qui trouvent Mindhunter d’un ennui mortel, tandis que d’autres crient au chef-d’œuvre ; quant à moi, je ne peux résister à cette série hypnotique dont j’ai regardé les neuf épisodes en une journée.

Mindhunter n’aborde pas tant les tueurs en série que notre fascination pour eux, comme sont fascinés aussi, forcément, les membres de la première unité des sciences comportementales du FBI à avoir créé les outils de profilage de ces criminels particuliers, l’inspiration à la base de la série.

Nous retrouvons donc les agents Holden Ford (Jonathan Groff) et Bill Tench (Holt McCallany) ainsi que la psychologue Wendy Carr (Anna Torv), dont les vies personnelles viendront un peu plus se mêler à leurs recherches.

Le réalisateur David Fincher a fait une entrée fracassante au cinéma en 1995 avec son deuxième long métrage, Seven. Comme bien des cinéphiles à l’époque, j’étais sortie du cinéma complètement traumatisée par cette histoire d’un tueur (joué par Kevin Spacey…) dont les crimes savamment élaborés étaient inspirés des sept péchés capitaux. Mais voilà, Fincher a pris ses distances d’avec ce film, et du penchant que nous avons à voir en ces tueurs une forme de génie puisqu’ils sont difficiles à coincer. La réalité est beaucoup plus complexe, et Mindhunter (dont Fincher a réalisé sept épisodes sur deux saisons) se situe plutôt dans l’esprit de son superbe film Zodiac (2007), d’après un tueur en série qui a terrorisé la région de San Francisco dans les années 60 et 70, sans jamais avoir été attrapé. Mindhunter nous rappelle que si les tueurs en série passent sous le radar, c’est souvent parce qu’ils sont d’une incroyable banalité dans leur vie de tous les jours – la plupart du temps des gens paumés avec des troubles mentaux –, et que leur absence d’empathie, qui est un véritable handicap, les rend tout à fait incompréhensibles aux yeux des agents du FBI. Comme le souligne Ed Kemper (Cameron Britton, révélation de la première saison) à Ford et Tench, tout ce que les enquêteurs apprennent des tueurs en série ne provient, au fond, que de ceux qu’on a réussi à mettre derrière les barreaux.

Profilage et préjugés

Si l’effet de surprise de la première saison s’est dissipé, nous renouons en revanche avec l’ambiance qui a fait la marque de Mindhunter pour sa deuxième saison. Le travail sur le son et la musique est hallucinant, chaque fois que les agents mènent leurs interviews dans les prisons. L’arrière-fond sonore pendant les conversations nous donne l’impression d’être dans l’un des cercles de l’enfer de Dante. Nous avions laissé Holden Ford en plein effondrement psychique après son tête-à-tête terrifiant avec Ed Kemper, et Bill Tench doit aller le récupérer dans une unité psychiatrique pour ensuite le surveiller de près, car Ford souffre maintenant d’attaques de panique. De fait, l’équipe doit, parallèlement à ses recherches, composer avec ses propres démons. L’enfant adoptif de Tench se retrouve impliqué dans une sordide histoire, ce qui mine son couple, et Wendy cache à ses collègues son orientation sexuelle, qui, à l’époque (nous sommes à la fin des années 70, début des années 80), est considérée par beaucoup comme une déviance, au même titre que celles qu’ils analysent chez les criminels.

Mais leur champ d’études prend du galon, avec l’arrivée d’un nouveau patron, Ted Gunn (Michael Cerveris), qui donne des moyens substantiels à l’équipe. Cela signifie aussi qu’il faut faire du charme à la haute direction pour Tench et Ford, et c’est là que la fascination pour les tueurs en série agit aussi. Tench sait qu’en racontant ses anecdotes macabres avec les criminels, il attire l’attention, tandis que Ford, beaucoup plus monomaniaque et cérébral, n’a pas de grandes qualités sociales.

En fait, nous sommes en pleine médiatisation des tueurs en série, et cela est manifeste quand Ted Gunn promet à ses agents de leur obtenir une rencontre avec Charles Manson (joué par Damon Herriman, qui a le même rôle dans le dernier film de Tarantino, Once Upon a Time... in Hollywood). Criminel célèbre, certes, mais de quelle utilité pour leurs recherches, puisqu’il n’a assassiné personne, et n’a été, au fond, qu’un gourou sinistre et manipulateur de sa « famille » ? N’empêche, la rencontre est marquante, autant que les autres interviews avec le « Fils de Sam », David Berkowitz (Oliver Cooper), William Pierce Jr (Michael Fillipowich), Wayne Henley (Robert Aramayo) ou Paul Bateson (Morgan Kelly).

Mais l’intrigue principale de cette deuxième saison tourne autour du tueur d’Atlanta, Wayne Williams (Christopher Livingston). De 1979 à 1981, 24 enfants noirs et 6 adultes ont été assassinés, et encore aujourd’hui, on peine à relier Williams à tous ces meurtres – il n’a été condamné que pour deux d’entre eux, commis sur des adultes. Contacté par les mères des victimes abandonnées par le système pendant que les enfants continuent de disparaître, Holden Ford veut aider, mais ses théories rencontreront beaucoup de résistance, car selon le profil qu’il élabore, le tueur est Noir, alors que la communauté traumatisée cherche du côté du Ku Klux Klan. Politique, ségrégation et profilage sont au rendez-vous.

Est-ce qu’on regarde ? Oui, car cette saison 2 est encore plus profonde que la première, et que le projet de Fincher est de faire cinq saisons. Sans oublier qu’en filigrane de chaque épisode, il y a encore la présence de Dennis Rader, alias BTK, qui ne sera arrêté qu’en 2005.

Mindhunter, saison 2, sur Netflix, en français et en anglais