À première vue, la situation n'est pas très drôle : des milliers d'Haïtiens vivent encore sous les tentes ou sont victimes du choléra. Aucun sujet n'est pourtant tabou dans l'humour haïtien. À preuve, l'École nationale de l'humour et le festival Juste pour rire ont dépêché une délégation en Haïti pour poser les jalons de la première école de l'humour haïtienne, a appris La Presse.

Étienne Côté-Paluck, collaboration spéciale LA PRESSE

«Les gens ne savent pas que les Haïtiens font des blagues très dures, même sur le séisme, lance Dany Laferrière. Elles font pâlir les blagues des racistes, jamais très bonnes et plutôt timides.»

Accompagné d'une délégation du festival Juste pour rire, de l'École nationale de l'humour et du consul d'Haïti à Montréal, le célèbre écrivain était dans les Antilles hier pour annoncer la création de la première école de l'humour en Haïti, dont il est co-porte-parole avec Jean-Marc Parent.

«Les gens n'osent pas rire d'Haïti au Québec, parce qu'aucun Haïtien n'en a ri dans les médias où on n'entend que les discours officiels. Pourtant, les Haïtiens n'arrêtent pas d'en rire. L'humour entraîne une autodérision qui rend les choses plus humaines.»

Sans locaux fixes, le projet d'école de l'humour vise dans un premier temps l'exploration et les échanges. Quatre ou cinq humoristes haïtiens seront invités à se produire cet été à Montréal au festival Juste pour rire. Autant de Québécois feront le voyage à Port-au-Prince en décembre pour deux spectacles. En 2014, on prévoit inaugurer une formation pour les futurs enseignants de l'École nationale de l'humour.

«L'humour est un mécanisme fondamental d'adaptation et de distanciation, un miroir de ce que nous sommes», ajoute Louise Richer, directrice de l'École nationale de l'humour à Montréal.

Elle rappelle que l'institution a eu un effet structurant sur le milieu de l'humour et de la culture au Québec. Sans imposer ses façons de faire, elle voudrait que l'école de Port-au-Prince agisse comme porte-voix du talent déjà présent en Haïti, souvent limité à la sphère informelle.

«L'humour est aussi un haut-parleur de l'âme, ajoute-t-elle. Ça ne peut pas s'imposer. Faire de l'humour, c'est se positionner face à son environnement.»

Survivre par l'humour

«Les Haïtiens aiment tellement croire qu'ils ont de l'humour! , ajoute à la blague Laferrière. C'est ce qui permet d'avoir une distance avec les désastres de la société, qu'ils soient économiques, politiques ou écologiques. Mais c'est quelque chose de pratiquement secret. Presque personne ne fait d'argent avec l'humour en Haïti. Et les Haïtiens survivent à cause de leur humour. Alors qu'au Québec, l'humour rapporte gros. Pour moi, c'est une rencontre rêvée.»

Relance du tourisme

Le parallèle entre le Québec et Haïti est aussi évident pour Mme Richer: «Il y a une bonhommie commune aux deux cultures. Nous voudrions donner de la puissance à cette voix et éventuellement participer à sa professionnalisation.»

Avec la relance future de l'industrie touristique, cette nouvelle école pourrait former des animateurs, par exemple.

«Il y a plusieurs aspects qui peuvent alimenter une activité culturelle beaucoup plus large que les débouchés stricts d'un humoriste sur scène, en radio ou pour des auteurs, par exemple.»

Dans les prochaines semaines, plusieurs rencontres avec des gens du milieu de l'humour en Haïti mèneront à une série d'auditions pour les spectacles de juillet à Montréal. Les profits générés par les spectacles en salle (d'autres seront gratuits) serviront à financer l'École de l'humour de Port-au-Prince.