Avant même d'écrire un seul mot sur les 24 Préludes de François Dompierre tels que je viens de les entendre, créés par Alain Lefèvre, je trouve ce message dans mes courriels : «Avec tout le respect que je vous dois, je ne saisis pas pourquoi vous embarquez dans cette farce Lefèvre-Dompierre.»

Publié le 15 juill. 2012
Claude Gingras LA PRESSE

Tout d'abord, il faut dire «cette farce Dompierre-Lefèvre» puisque l'événement comporte, dans cet ordre, le compositeur, puis l'interprète, pour la simple raison qu'il n'y a pas d'interprète sans compositeur.

Par ailleurs, en quoi s'agit-il d'une «farce»? L'auteur du message a entendu Lefèvre jouer deux des Préludes, l'un à la télévision, l'autre à la radio, et n'a pas aimé. C'est son droit. Et il conclut un peu vite qu'il s'agit d'une «farce».

Homme de jazz, Dompierre a puisé au genre pour écrire ses Préludes. Ravel et Stravinsky ont fait la même chose avant lui et en ont tiré de la très bonne musique. Je pense aux deux Concertos du premier, au Ebony Concerto du second. Le jazz en soi est un langage assez primaire. Ravel et Stravinsky en ont transfiguré les rythmes et Dompierre en a fait autant. Il utilise la syncope sans que l'on pense automatiquement au jazz. C'est un immense mérite.

Dans une interview parue le jour même de la création attendue, Lefèvre avait loué la nouvelle oeuvre en des termes dithyrambiques que le compositeur lui-même avait réduits d'un bémol. Je fais abstraction de ce qu'ont dit l'un et l'autre, tout comme j'oublie avoir été entraîné dans une «farce».

Première réaction après l'écoute : ces 24 Préludes de Dompierre, il faudrait les réentendre, tellement ils fourmillent de recherches rythmiques et harmoniques, d'éléments et d'événements de toutes sortes, de contrastes d'une pièce à l'autre, de subtiles évocations de préludes du passé signés Bach, Chopin, Debussy et Rachmaninov. Je dis bien subtiles : Dompierre invente une musique originale et bien à lui.

Dans l'immédiat, cette musique souvent rêveuse peut être aussi d'une atroce difficulté. Lefèvre a tout joué en veston et cravate; les écrans géants nous le montraient écrasé sous la chaleur absolument insupportable, s'épongeant constamment le front. Néanmoins, il a fourni là une prestation herculéenne, totalement concentrée dans les pièces contemplatives et spectaculaire dans celles requérant la virtuosité la plus ébouriffée.

Chose tout à fait normale dans les circonstances, il jouait avec la partition. Mais il était évident que cette partition, il la possédait à fond. Les 24 Préludes furent donnés en deux groupes, avec un entracte entre les deux. L'oeuvre elle-même totalisait 82 minutes.

On avait demandé aux spectateurs de ne pas applaudir après chaque pièce. Bien sûr, ils applaudirent quand même... jusqu'après la septième. Bravo à la dame qui s'écria alors : «Vous applaudirez à la fin!!» À partir de la huitième, ce fut, enfin, le plus beau silence... Cette dame devrait se voir offrir une admission à vie à la Maison symphonique!

Avant le concert, Dompierre présenta son oeuvre au micro. À la fin, il vint partager avec Lefèvre l'ovation de la foule debout.

ALAIN LEFÈVRE, pianiste. Samedi soir, Amphithéâtre Fernand-Lindsay de Joliette. Dans le cadre du 35e Festival de Lanaudière.

Programme : 24 Préludes, en forme de boogie et de bien d'autres choses encore... (2012) (création) - François Dompierre