Le charismatique ténor allemand Jonas Kaufmann a fait des débuts triomphaux dimanche soir au Festival de Bayreuth, dans un Lohengrin de Richard Wagner riche en idées, peuplé d'étonnants rats mutants mais plein d'humanité.

AGENCE FRANCE-PRESSE

Cette production d'ouverture du 99e Festival Richard-Wagner, qui sera donnée cinq autres fois jusqu'au 27 août, a valu au metteur en scène allemand Hans Neuenfels un accueil très mitigé, entre huées sonores et franche adhésion.

Réputé iconoclaste, l'homme de théâtre n'a pas joué les provocateurs, développant quelques idées fortes. A commencer par cette vision d'un Lohengrin qui, dès le prélude du Ier acte, cherche la sortie, comme pour annoncer ce que cet opéra créé en 1850 raconte: il n'y a pas de salut pour lui ici.

Le Lohengrin de Neuenfels grouille de rats très humains, entre les murs blancs et baignés de lumière d'une sorte de laboratoire aseptisé. Cet élément de distanciation non seulement apporte une touche de drôlerie bienvenue dans le plus pessimiste des opéras de Wagner, mais il fait sens, d'autant que l'ouvrage a sa part d'animalité (Lohengrin est le Chevalier au cygne).

Ces créatures peuvent symboliser le personnage d'Elsa, fait comme un rat dans l'attente de celui (Lohengrin) qui viendra la sauver pour la laver d'un crime qu'elle n'a pas commis. Et puis, comme le suggère Neuenfels dans le programme de salle, tous ces êtres vivants semblent rôder avec une seule idée en tête: pourquoi Lohengrin exige-t-il qu'on ne lui demande ni son nom, ni son origine, sous peine d'abandonner Elsa ?

Le spectacle multiplie les costumes et les signes dans une opposition noir-blanc dominante (la maléfique Ortrud contre la tendre Elsa, pour résumer) et une touche d'abstraction dépouillée (le point d'interrogation qui se changera efficacement en exclamation lors des révélations de Lohengrin). A défaut d'être immédiatement lisible, ce travail questionne et passionne, d'autant qu'il propose des images saisissantes, notamment à chaque fin d'acte.

Le Ier, en exhibant un cygne déplumé, annonce ironiquement ce qui va arriver; le IIe montre Elsa feignant le battement d'ailes du cygne, comme si elle se confondait avec lui; le IIIe s'achève sur la vision d'un Lohengrin avançant vers la fosse, en homme seul, alors que la musique s'est tue.

Ces derniers instants, théâtraux en diable, sont d'autant plus marquants qu'ils sont incarnés par Jonas Kaufmann, artiste au fort potentiel de séduction sur scène, qui vient consacrer à Bayreuth son Lohengrin un an après avoir pris le rôle à Munich, sa ville natale.

Sa voix gorgée d'un soleil noir, sa projection insolente dans l'aigu font merveille et lui autorisent toutes les nuances, jusqu'au murmure à l'entame des célèbres «In fernem Land» et «Mein lieber Schwann».

La soprano allemande Annette Dasch (Elsa) ne démérite pas mais paraît un peu tendre et légère à son côté. Le couple trouve toutefois le chemin d'une certaine sensualité dans le long duo du troisième acte.

Quant à l'Ortrud de la soprano dramatique allemande Evelyn Herlitzius, elle est une bête de scène impressionnante mais ses imprécations jusqu'à la vocifération lui valent quelques huées.

Bayreuth s'en moque, qui sait qu'il tient en Jonas Kaufmann l'un des grands chanteurs wagnériens de demain. Et probablement en Andris Nelsons l'une des baguettes les plus prometteuses: le chef d'orchestre letton plonge à 31 ans -- un record de précocité -- dans la fosse invisible du Festspielhaus et en tire une musique vivante et contrastée, irrésistible de lyrisme.