Pendant que sa soeur Mélanie était en congé de maternité, Stéphanie Boulay a accouché d'un premier album solo. Dans Ce que je te donne ne disparaît pas, qui sortira vendredi, la moitié blonde des Soeurs Boulay se dévoile dans toute sa force et sa fragilité.

Publié le 5 nov. 2018
JOSÉE LAPOINTE LA PRESSE

Stéphanie Boulay le dit d'emblée: elle a fait ce disque parce qu'elle n'avait pas le choix. «Il y a un an, j'étais en flottement dans l'univers. Je devais m'ancrer et les chansons se sont invitées. Je ne pouvais pas dire non! Mais c'est fou comment je me suis découvert des forces que je ne me connaissais pas.»

C'est qu'elle n'avait jamais senti le besoin de chanter sans sa soeur Mélanie. Encore aujourd'hui, cela lui demande un effort surhumain. «C'est imparfait, ma voix tremble en perfo, par moment j'ai l'impression que je vais perdre connaissance tellement je suis nerveuse», dit la chanteuse, qui en ce moment assure des premières parties pour Safia Nolin, Philippe Brach et Philippe B. «Je ne voulais pas faire plus, quatre ou cinq tounes, c'est parfait.»

C'est dire à quel point ce projet est une parenthèse pour Stéphanie Boulay, qui ne cache pas qu'elle s'ennuie de sa partenaire. «Ma soeur, c'est vraiment un bulldozer, elle est solide rythmiquement, elle fonce dans le tas, quand elle joue de la guit c'est franc, c'est fort. Je me sens soulevée et soutenue et je trouve que quand je chante avec elle, ma voix est plus belle.»

Les Soeurs Boulay ont d'ailleurs déjà recommencé à travailler ensemble. Mais il n'a jamais été question pour Stéphanie de garder les pièces qu'elle a composées pendant la dernière année pour le duo.

«J'avais l'impression que c'était trop introspectif. J'étais tellement dans le silence et la solitude, je me disais que ce serait trop lourd à porter. C'est une autre vibe complètement... Je suis allée vraiment loin dans mes bobos!»

L'après-#moiaussi

Sur ce disque de Stéphanie Boulay, on est loin du petit sourire en coin qui se dégage de l'univers et de la manière de chanter des deux soeurs. La chanteuse l'avoue : elle y fait une mise à nu, autant de sa voix que de ce qu'elle est.

«Je ne sais même pas encore si je suis game de sortir cet album!» Un album «qui sue le post-#metoo», et qui n'aurait peut-être même pas vu le jour sans le mouvement de prise de parole féminine qui s'est déclenché il y a un an.

«Je ne l'aurais peut-être pas fait d'une façon aussi affirmée en tout cas. J'exultais et je pense que ça s'entend. Ça m'a donné du courage, ces voix de femmes. Le courage de parler de ce que je vis. De ne pas avoir peur de mes failles ni de ma vulnérabilité, mais aussi de ma force.»

Elle a cependant voulu donner un visage universel à son discours - «Il a y a beaucoup de on et de collectif dans mes chansons» - et la sortie du premier single, Ta fille, lui fait déjà dire qu'elle a réussi son coup. «Je reçois plein de messages qui me prouvent que ça dépasse ma propre expérience. Ce que j'aurais souhaité au plus profond de mon coeur, que ça parle à plus de gens qu'à moi-même, est en train de se passer.»

Plurielle et contradictoire

En écoutant la chanteuse, on se dit qu'être une jeune femme en 2018 semble être difficile à porter, particulièrement dans le rapport à l'image. «Oui», répond-elle, mais elle s'est justement donné le devoir de s'aimer plus. «Je ne peux pas évoluer sous les caméras, ne pas m'aimer et donner ça à voir aux gens. C'est encore plus important de m'assumer.»

Elle est mieux dans sa peau «mais ça dépend des jours, c'est glissant, [elle est] heureuse aujourd'hui et [elle pourrait] ne pas l'être demain». D'ailleurs le travail de mise à nu ne s'est pas arrêté à la voix sur ce projet: dans le livret, très beau, on voit de jolies photos de la chanteuse posant dans des sous-vêtements chics.

«Il y a des femmes pour qui se montrer nue est une aliénation, pour moi, ç'a été libérateur. J'ai besoin de dire: "C'est ça mon corps et si vous êtes pas contents, regardez ailleurs."»

Elle admet cependant que faire ces photos l'a terrifiée. «Quand on est allés essayer les vêtements chez Sokoloff, j'avais de la misère à sortir de la cabine! Mais j'ai dit: "J'y vais all in, ce n'est pas vrai que je vais avoir honte de mon corps toute ma vie." Et finalement ça m'a fait du bien de me trouver belle sur les photos, de me dire: "Eille, je ne suis pas si pire que ça finalement."»

On est quand même loin de l'image au naturel des Soeurs Boulay. «C'est vrai», répond-elle, mais c'est justement ce qu'elle réclame: le droit d'être plurielle, multiple et contradictoire. «Je reviens juste de la chasse à l'orignal. C'est en moi aussi, la Gaspésie est en moi. Mais je trouve ça l'fun ne pas me laver pendant une semaine dans un camp, pis de revenir et de mettre de la lingerie.»

Adulte et joueuse

À quelques jours de son lancement, Stéphanie Boulay se dit fière de ce disque-surprise, passé à deux doigts d'être un EP de six chansons. «On en a ajouté deux à la toute dernière minute.» L'ambiance y est épurée et feutrée - on y entend de la flûte traversière, de la harpe, de la contrebasse - et plus chansonnière que folk. «C'est mon réalisateur Alex McMahon qui m'a aidée à aller là, c'est ça qu'on entendait tous les deux, de la chanson. On en a d'ailleurs beaucoup écouté, du Brel, du Ferré, mais aussi du Françoise Hardy et des vieilles chansons en portugais.»

Ce qui est certain, c'est que si on la retrouve au gala de l'ADISQ l'an prochain, ce sera dans la catégorie Adulte contemporain. Lorsqu'on lui passe la remarque, elle éclate de rire.

«C'est exactement ce que je disais à mon attachée de presse de presse tantôt! Avec du monde comme Pierre Lapointe, Ingrid St-Pierre. Il y a quelque chose dans la chanson qui est considéré comme adulte contemporain.» Stéphanie Boulay serait-elle devenue une femme? «Ça se peut. Bien que j'ai encore mon côté joueur et que je n'aie encore rien compris de la vie!»

Elle ne sait pas si ce détour aura une influence sur la suite des choses pour les Soeurs Boulay, mais elle constate déjà que leurs nouvelles compositions sont différentes. «C'est moins candide et plus poétique. Depuis que le bébé de ma soeur est né, on a plus de préoccupations, on ne vit plus juste pour nous, on veut que le monde aille mieux.»

On lui demande quand même de ne pas abandonner complètement leur côté bon enfant. «Je sais, c'est important. Je ne veux pas devenir désillusionnée. Mais c'est dur.»

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CHANSON. Ce que je te donne ne disparaît pas. Stéphanie Boulay. Dare to Care.

Image fournie par Dare to Care

Ce que je te donne ne disparaît pas, de Stéphanie Boulay