Un peu plus d'un an après l'annulation de ses spectacles à l'été 2017, le rappeur Koriass revient sur son année houleuse avec son album La nuit des longs couteaux. Entrevue.

VÉRONIQUE LAUZON LA PRESSE

L'HÔPITAL PSYCHIATRIQUEEn juin 2017, Koriass devait entamer une des périodes les plus occupées de son année, entre autres avec un spectacle aux FrancoFolies de Montréal où il était une des têtes d'affiche. Sauf que la vie en a décidé autrement... et il s'est retrouvé pour une seconde fois dans un hôpital psychiatrique.

«Mais je n'ai pas été interné la première fois! La deuxième fois, par contre, ce fut le cas. C'était glorieux... J'ai vécu la totale! [Il rit.] Et pour vrai, j'en parle en riant aujourd'hui parce que ça reste que je n'étais pas dans une cellule à me taper sur la tête ou à crier devant un mur. J'étais plutôt sous le choc: "Oh my God, je suis rendu ici"», dit Koriass, qui remercie le «Dr Patry et le staff du J-3000 à l'Institut universitaire en santé mentale de Québec» dans le livret de son nouvel album.

«C'est un bon coup d'humilité quand le gars qui te donne ton pouding, à ta collation, te dit: "Hé, bravo pour Enfant de l'asphalte"! Tu es en jaquette, tu dis merci et tu ajoutes que tu vas maintenant aller pleurer dans ta chambre. Je blague, mais tu comprends?»

Spécifions tout de suite que le Koriass qui nous a reçus hier au studio de répétition où il prépare le spectacle pour ses lancements (demain à Québec et le 29 septembre à Montréal) est enjoué, plein d'humour et pas mal fier de son nouvel album.

Même s'il consulte toujours un psychiatre et une psychologue, Koriass confirme qu'il va franchement mieux et qu'il a fait un réel travail sur lui-même pour «être heureux, stable et ne plus être dans les mêmes "shoes"».

«Ce n'est pas le premier artiste qui annule des spectacles, dit son agent, Steve Jolin. Ce n'est pas le premier artiste qui doit refaire le point sur sa vie. Et moi, je respecte ça, un artiste qui est capable d'assez d'introspection pour se dire qu'il est temps de se recentrer sur les vraies choses.»

Et pourquoi Emmanuel Dubois (Koriass) a-t-il craqué? Comme le mentionne son entourage et le principal intéressé, les réponses sont assez évidentes dans ses nouvelles chansons. Il y est question de trahisons, de consommation abusive d'alcool, de fuite, de partys excessifs et de larmes qui ont coulé.

«Dans cet album, je vais plus que jamais dans l'aveu», dit l'artiste de 34 ans, père de deux enfants et toujours en couple avec la mère de ces derniers.

LE RAPPEUR À SUCCÈSLa première fois que Steve Jolin (alias Anodajay) a vu Koriass sur scène, sa mâchoire s'est décrochée: «Tout le monde s'est dit: "Wow, c'est qui, ce jeune-là?"»

Koriass se souvient très bien de cette soirée. Il était parti de Saint-Eustache, là où il a grandi, pour voir le show de BBT à Montréal. Alors que les rappeurs sur scène avaient un problème musical, plus précisément avec le CD gravé qui envoyait le beat, Koriass est sauté sur la scène pour les aider et a improvisé un «beat box». Il a aussi profité du moment pour lancer un ou deux couplets de son cru.

«Je n'avais jamais fait ça devant une communauté de gens dans le rap. Je me lançais et j'allais essayer de shiner devant le monde. Un peu à la B-Rabbit [personnage d'Eminem dans 8 Mile] qui est devant une foule qui ne le connaît pas et à qui il veut tout montrer», dit le rappeur.

Ç'a été une de ses premières réussites sur scène. Un producteur a même voulu lui faire signer un contrat, mais il a décliné l'offre.

Buzz viral

À cette époque, il fréquentait assidûment les sites spécialisés dans le hip-hop comme HHQC et Hiphopfranco. Beaucoup de ses fans de la première heure l'ont découvert de cette manière, notamment grâce à ses battle raps. «Déjà à l'époque, on voyait que c'était un très bon rappeur», explique Samuel Daigle-Garneau, administrateur du site HHQC.

Il ajoute que la popularité de Koriass était si grande, et ce même s'il n'avait jamais sorti d'album, qu'il a «fracassé des records de vente» sur la plateforme HHQC, entre autres avec son premier EP Mort de rire.

«Les gens ne le savent pas, mais c'est le premier au Québec à avoir eu un vrai buzz viral internet. Là, on parle des débuts d'internet, quand les jeunes se partageaient des fichiers et qu'il y avait des battles comme Marche à la mort. Il enregistrait des petites chansons, il les mettait sur internet et elles devenaient virales!»

Ogden Ridjanovic (Alaclair Ensemble) estime que Koriass fait partie des meilleurs au Québec: «Je le dis dans le bon sens du terme: son archétype est fort. C'est-à-dire que même s'il y a une complexité chez lui, on saisit d'emblée son personnage et sa personnalité.»

Succès

En parallèle, Emmanuel Dubois (alias Koriass) - qui affirme que la pire décision de sa vie a été de ne pas terminer son secondaire - accumule les «jobines». Un jour, il sable de la fibre de verre dans une usine. Le lendemain (jour où Barack Obama a été élu président des États-Unis), il fait le spectacle pour le lancement de son premier album, Les racines dans le béton. «Ce n'est pas très glamour quand on pense à ça!», dit Koriass, en s'esclaffant.

Petit à petit, le succès prend de l'ampleur et les petits boulots pour boucler les fins de mois ne sont plus nécessaires. Il s'approche du moment où il arrivera enfin à vivre de sa passion... sans savoir que la rançon de la gloire l'attend dans le tournant.

L'ÉTIQUETTE FÉMINISTE«C'est le premier rappeur qui a vraiment réussi à sortir du créneau hip-hop et qui a fait sa place dans l'industrie musicale», dit Samuel Daigle-Garneau, de HHQC.

Avec Love Suprême, Koriass devient un des rappeurs les plus connus du Québec. Il est invité sur la plupart des plateaux de télé, ses chansons tournent à la radio et ses spectacles font salle comble.

Dans la foulée, il écrit le texte «Natural Born Féministe» publié dans Urbania, qui devient viral. L'étiquette féministe est alors accolée à Koriass, et quelques mois plus tard, le Conseil du statut de la femme l'invite à participer à une tournée dans les cégeps pour parler de consentement sexuel et de féminisme.

«Quand Julie Miville-Dechêne [alors présidente du Conseil] lui a lancé l'invitation pour la tournée, il a cru qu'il pourrait être utile - ce qu'il a été, vraiment, j'ai vu son influence positive sur les jeunes, surtout les jeunes hommes - et il s'est lancé d'instinct, avec ses tripes, comme le font les artistes», dit Marilyse Hamelin, qui était également l'une des conférencières.

Sauf que cette étiquette de rappeur féministe et de modèle pour les jeunes vient avec une pression: il faut que les bottines suivent les babines. Ce qui, de l'aveu même de Koriass au micro de Catherine Perrin - sur les ondes d'ICI Radio-Canada Première -, n'a pas toujours été le cas.

«Je me fais dire: "Bravo, t'es un beau modèle pour les jeunes", et la semaine d'après, je suis dans une chambre d'hôtel et je passe des nuits blanches sur la coke. Un modèle pour la jeunesse, ça ne fait pas ça», a dit Koriass à Médium large.

Les «petites cases»

«Ça me coûte de le dire, mais les médias ont tendance à nous mettre dans des petites cases, dit Marilyse Hamelin. C'est pas mal l'intelligentsia médiatique qui a voulu faire de lui un modèle, un héros, en raison de cet engagement spontané et authentique. Il a payé pour ça, très cher. Au prix de sa santé, notamment.»

Elle ajoute qu'elle n'est pas surprise qu'il «veuille se distancier de la cause féministe», entre autres parce que personne n'aime être «"le" ou "la" féministe de service».

«Je ne regrette pas d'avoir été dans les écoles et d'avoir fait des conférences, parce que j'ai vraiment fait une bonne job. J'ai fait une crisse de bonne job et j'ai fait du bien à des gens. J'ai réveillé des gars. Il faut que je me lève la tête là-dessus.»

Il enchaîne: «Mais ça a pris trop de place. Ça a pris plus de place que la musique. C'est ce que je regrette. Et les médias ont tendance à te peinturer dans un coin, à te mettre de la pression d'être un modèle pour les jeunes, et j'ai eu de la misère avec ça.»

LA TRAHISON

«On va se le dire... il y a des gens qui m'ont fait chier dans la dernière année... autant que moi je l'ai fait», confie Koriass.

Avec un titre d'album comme La nuit des longs couteaux, Koriass met cartes sur table: la trahison est au coeur de ce nouvel opus.

«Être un tyran c'était pas dans mes plans / Jamais j'ai faké la gentillesse / J'ai pris le couteau que je t'ai planté dans le dos / pour tuer l'éléphant que je vois dans la pièce», chante-t-il dans le premier extrait radio Éléphant.

«Une des forces de Koriass est de sortir le méchant dans ses albums et de faire le point», indique Steve Jolin, agent de Koriass.

Le coréalisateur de l'album, Philippe Brault, était tout de même impressionné de voir à quel point Koriass se mettait à nu dans ce nouvel opus.

«Je sentais que Koriass voulait dire toutes ces choses-là, mais que ce n'étaient pas des affaires faciles à dire et qu'il voulait être sûr de les dire de la bonne façon, avec la bonne hargne aux bons endroits, et pas aux mauvais endroits. C'est un équilibre pas facile à atteindre. Et toute cette affaire-là, revenir après un gros disque [Love Suprême], après une absence et une année mouvementée, je pense que ç'a été un gros défi», dit-il.

Koriass est d'accord avec son coréalisateur, l'exercice n'a pas été facile: «J'ai souvent réajusté le tir. Parce qu'au début, je l'ai fait avec beaucoup de hargne envers des personnes, et après ça, je me suis réajusté... Parce que je n'ai aucune haine en moi et je n'ai pas un esprit revanchard.»

«Sortir le méchant»

Ogden Ridjanovic n'est pas surpris que son ami ouvre de nouveau son coeur et ses tripes, puisque Koriass fait depuis longtemps du rap d'introspection.

«D'autres rappeurs ou personnes que je connais, s'ils ont vécu quelque chose d'intense ou de dramatique dans leur vie personnelle, je ne peux pas vraiment m'attendre à ce que sur leur prochain album, il y ait nécessairement une chanson qui aborde ça de façon explicite. Mais dans le cas de certains artistes, et je pense que Manu est dans cette tradition-là, on peut quasiment s'attendre à ça», dit le membre du groupe Alaclair Ensemble.

Koriass est le premier à dire que La nuit des longs couteaux est peut-être trop centré sur lui-même ou, du moins, personnel. «Mais c'était un album nécessaire pour sortir le méchant.»

Et maintenant qu'il a crevé l'abcès, qu'il a tué l'éléphant, comme il le dit, il est déjà prêt à pondre de nouvelles chansons, peut-être avec FouKi, qui collabore à deux extraits dans La nuit des longs couteaux. «Et ce sera des chansons plus universelles», promet le chanteur, sourire aux lèvres.