En 1827, soit un an avant sa mort, Franz Schubert avait composé ce cycle de 24 lieder pour piano et voix, sur les poèmes de Wilhem Müller. Deux siècles plus tard, Die Winterreise est une oeuvre très célèbre du répertoire classique... et propice aux rencontres improbables: Keith Kouna, chanteur québécois à la fibre punkisante, en suggère sa propre adaptation.

Mis à jour le 9 déc. 2013
Alain Brunet LA PRESSE

On annonce «un album dense, sombre et d'une grande beauté», réalisé par René Lussier, arrangé par ce dernier de concert avec le pianiste de jazz Vincent Gagnon, qui est aussi accompagnateur de Keith Kouna dans ses autres entreprises - notamment Du plaisir et des bombes, qui a récolté les éloges du public et de la critique, tout comme la tournée qui s'ensuivit.

Or, cet enregistrement de chansons originales fut conçu beaucoup plus rapidement que le Voyage d'hiver, amorcé depuis quatre ans par son parolier et interprète. Sous étiquette L-A be, la sortie officielle de l'opus est prévue demain, sur différents supports: un fichier numérisé à se procurer sur le site http://keithkouna.com/, et un livre d'art illustré par Marie-Pascale Hardy et comprenant un support physique. Le CD seul ne sera lancé qu'en février prochain.

Coup de foudre

Au terme d'une première écoute de l'album dans des conditions optimales, Keith Kouna nous en résume la démarche:

«Vers 1995, j'ai eu une passe classique, je voulais perfectionner mon chant et parfaire mes connaissances musicales. Je suis alors tombé sur le Winterreise, ce fut le coup de foudre. Je continue à l'écouter depuis lors, c'est clairement mon cycle préféré des lieder de Schubert. Un peu plus récemment, l'oeuvre jouait dans ma voiture pognée dans le trafic, je me suis mis à improviser par-dessus. Je me suis dit alors qu'il serait être cool d'en refaire les textes et d'en conserver les musiques originelles.»

Kouna s'est attelé à la tâche. Il a d'abord lu les traductions de ces lieder (écrits en allemand), approfondi ses connaissance au sujet de Franz Schubert sans trop s'imprégner de ces informations. «Je voulais rester libre dans mon interprétation, m'en tenir surtout à la musique.»

Il a ensuite travaillé avec le pianiste Vincent Gagnon et le guitariste Martien Bélanger, deux réguliers de son groupe: «Nous avons enregistré des maquettes, cherché des réalisateurs... une masse de travail! Exploration exigeante, échelonnée sur quatre ans. L'écriture des textes n'était pas simple, il fallait une précision mathématique côté piétage et prosodie. Pour rendre ça plus cohérent, j'ai fini par ne choisir qu'une seule personne à la réalisation. On m'a parlé de René Lussier que je ne connaissais pas. Et je suis super content du résultat.»

Repartir le bal

Aussi présent à la séance d'écoute, le guitariste, compositeur, interprète, arrangeur et réalisateur fournit sa part de récit:

«Au printemps dernier, Keith s'est présenté à moi avec trois croquis de chaque pièce. Les textes n'étaient pas tous finis. Ça passait du métal au folk, c'était disparate. Il y avait de bonnes idées là-dedans, mais j'ai pensé qu'il fallait repartir «from scratch». On a fait la préproduction en s'inspirant des maquettes, on a reparti le bal. Vincent Gagnon fut très important là-dedans, ce fut très agréable de travailler avec lui aux arrangements, d'autant plus qu'il est un très bon pianiste de jazz.»

L'équipe mit d'abord cinq jours à enregistrer les pistes de piano afin que l'auteur-interprète s'imprègne des musiques, complète ses textes, peaufine son approche vocale. «Pour ce répertoire, explique René Lussier, la voix de Kouna devait être beaucoup plus grave, car l'oeuvre l'exige. Or il est capable de chanter grave. Dans les notes plus aiguës, ça devient un peu nasal, mais c'est correct. Ça fait partie de l'affaire.»

À la suite de ces premières séances, Lussier est rentré chez lui à Saint-Jacques-le-Majeur (dans les Bois-Francs), afin de poursuivre le travail dans son propre studio.

«Nous y avons enregistré d'autres pistes de voix, plusieurs musiciens sont venus également - claviers, guitares, bois, cuivres, etc. Les cordes ont été enregistrées à Montréal, ça faisait trop de monde à loger à la maison! Au bout du compte, j'estime que la production est cohérente. Il y a des trucs un peu plus éclatés, mais autant ça ressemble à Kouna, autant ça ressemble à Schubert. Et ça me ressemble un peu aussi.»

Et à quoi donc ressemble cette triple ressemblance?

Conçus pour piano et voix, ces lieder de Schubert ont été transformés en une musique de chambre très contemporaine, sauf exception.

«Nous sommes restés relativement collés sur Winterreise, du moins nous avons essayé de nous en approcher le plus possible, estime Keith Kouna. Déjà, l'oeuvre modélise l'écriture, l'accent, le choix des mots - français plus normatif, écriture plus homogène un  peu châtiée façon XIXe siècle. Oui, nous avons relativement «déclassicisé» l'oeuvre, mais nous n'avons pas viré folk, indie rock, punk ou métal!»