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Richard Desjardins: en avant la musique!

Richard Desjardins... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Richard Desjardins

Photo: Alain Roberge, La Presse

Richard Desjardins a déjà craint qu'en ajoutant des instruments à sa voix, sa guitare ou son piano, on trahisse le «son Desjardins» et, du coup, ses chansons. Kanasuta - l'album et surtout le spectacle - a tout changé. «Je n'ai plus jamais repensé à ça», dit-il au moment où paraît son premier album en plus de sept ans, L'existoire, un festin musical confié aux oreilles expertes du réalisateur Claude Fradette. Rencontre avec un homme heureux.

Après Boom Boom, cinq autres années ont passé, marquées par la sortie du film-événement L'erreur boréale, avant que Kanasuta ne change la donne: le Richard Desjardins de 2003 était désormais entouré de musiciens, recrutés par le réalisateur Yves Desrosiers. «Richard avait peur que j'en mette trop, confiait alors Desrosiers. Il est habitué à son son, le public aussi.» Un public de fervents admirateurs certes, mais dont un certain nombre avaient tout de même de la difficulté à accepter Tu m'aimes-tu jouée à la guitare plutôt qu'au piano.

Le Richard Desjardins de 2011 n'hésite plus, il plonge tête première. «Kanasuta a fait pas mal de déblayage là-dedans», dit-il spontanément, assis dans le hall d'un hôtel du centre-ville entre deux interviews pour la radio. L'album Kanasuta, mais surtout le spectacle qui a suivi où, avec quatre musiciens de qualité, Desjardins a laissé ses chansons s'envoler et prendre des couleurs comme celles d'un tango argentin qui ont fait leur chemin jusqu'à la chanson-titre de L'existoire, principalement inspirée par la musique cubaine.

Le nouvel album, auquel participent plus d'une quinzaine de musiciens et chanteurs, y compris des cordes et des cuivres, est l'héritier en droite ligne de ce très beau spectacle, Desjardins en convient. «C'est le guitariste (du spectacle) qui est aujourd'hui mon réalisateur», explique-t-il en faisant référence à Claude Fradette en qui il a une confiance totale. Cette semaine, lors du lancement de L'existoire dans un Cabaret du Mile End bondé de fans que Desjardins avait l'impression de tous connaître personnellement (dont Gilles Vigneault, Armand Vaillancourt, Renée Claude, Michel Rivard, Michel Pagliaro, Yann Perreau et Mara Tremblay), il l'a prouvé hors de tout doute. Seul ou avec le guitariste Fradette, le contrebassiste Karl Surprenant et la chanteuse Geneviève Jodoin, il a joué quatre chansons de l'album telles qu'elles étaient, ou presque, avant qu'il ne les confie au réalisateur, en nous invitant à faire par la suite l'exercice «très pédagogique» de les comparer aux versions enrichies de l'album. Desjardins a même mentionné que Fradette avait fait un tel travail qu'il n'avait pas senti le besoin de s'inviter en studio: «Les musiciens, je les rencontre ici, ce soir.»

Fradette a proposé à Desjardins de faire un album «très musical» et l'a même encouragé à y inclure des choses qu'il n'aurait peut-être pas osé faire auparavant. «Claude Fradette, c'est une encyclopédie de la musique nord-américaine et il a travaillé avec tellement de monde qu'il est capable d'aller dans toutes les directions, affirme Desjardins. C'est le gars qu'il me fallait pour aller partout.» L'existoire est donc un album de premières dont des pièces instrumentales - ce que Desjardins ne s'était jamais autorisé sur disque exception faite de la très brève Desaparecido - et des chansons dans lesquelles la musique prend son envol sans contrainte de temps. L'homme a écrit des textes tellement marquants qu'on oublie trop souvent qu'il est également un musicien et un compositeur de talent.

Elvira, le solo de piano qui lance l'album, lui a été inspiré par Elvira Madigan, un film suédois des années 60 sous le charme duquel il est encore tombé récemment. «Probablement que dans mon premier album, je n'aurais pas commencé par un morceau de piano qui dure deux minutes, explique-t-il. Mais là, ça va, je pense bien.» La nuit avec Hortense, qui boucle la boucle une quarantaine de minutes plus tard, n'est pas née d'hier: Desjardins a composé cette pièce pour quatuor à cordes pour «une scène d'amour fuckée» entre Lothaire Bluteau et Carole Laure dans le film du même nom de Jean Chabot, en 1988. «Le film n'a pas marché et je me demandais si je pourrais sortir ce quatuor un jour. Claude m'a dit oui, on va la mettre ta musique parce que même s'il n'y a pas de paroles, je l'aime beaucoup.»

Des emprunts

Il n'y a dans L'existoire aucune trace des poètes Michel X Côté et Patrice Desbiens, complices habituels de Desjardins. «Un hasard», dit l'auteur-compositeur qui puise pour la première fois dans le répertoire d'un autre: Mario Peluso. L'artiste originaire d'Abitibi connaissait son voisin du Témiscamingue, mais il ne se souvenait pas de Sur son épaule, sa ballade touchante sur une serveuse de snack-bar. Desjardins raconte: «On était dans un party chez un ami commun, c'était la fête à quelqu'un et tout le monde faisait un numéro. Puis Mario a chanté ça. Il m'a dit que c'était sur son premier album en 1998. Ça ne s'est pas vendu tant que ça, c'était un succès d'estime. Mais il y avait ce bijou-là.»

Autre emprunt, moins étonnant pour ses fans de longue date: la chanson traditionnelle Tous les gens de plaisir, un moment de beauté pure. «Quand je suis arrivé à Montréal dans les années 70, ma blonde de l'époque, Louise, qui est aujourd'hui ma boss au bureau, chantait cette chanson. Avec Abbittibbi, on finissait nos shows avec ça dans les années 80 et un paquet de nos fans la connaissaient et chantaient avec nous.»

On trouve également dans L'existoire la version signée Desjardins de la chanson Elsie dont il avait écrit le texte - alors intitulé Moi, Elsie - pour Elisapie Isaac. L'auteur étant trop occupé pour lui composer une musique, la chanteuse s'est tournée vers Pierre Lapointe qui nous en propose d'ailleurs sa version sur son tout récent album Seul au piano. À son tour, Desjardins couche cette supplique bouleversante d'une fille du Nord qui écrit à un homme blanc sur une musique élégante et dramatique, fort différente de celle de Lapointe qu'Elisapie Isaac voulait dépouillée, intime. «Aussitôt que j'ai écrit le texte, il m'est venu comme une musique que je n'étais pas capable de définir. Et je n'avais pas le temps non plus, je pense que j'étais en tournée. Tout ça est arrivé en même temps. Je sais qu'à un moment donné, Elisapie a eu le choix et qu'elle a pris celle de Lapointe», se souvient Desjardins qui a trouvé «bien correcte» la version de Lapointe-Isaac, mais qui pour son album, a préféré faire la sienne propre.

Le chanteur engagé

S'il a mis plus de sept ans avant d'accoucher d'un album de nouvelles chansons, Desjardins n'a pas chômé pour autant. Même qu'il n'a probablement jamais été aussi présent sur scène, avec la bande de Kanasuta, avec l'orchestre symphonique dirigé par Gilles Bellemare qu'il va retrouver la semaine prochaine au cégep Lionel-Groulx, en solo pour son spectacle Richard Guétare ou des concerts-bénéfice pour l'Action boréale ou d'autres causes qu'il appuie. «Et j'ai fait deux films entre-temps», souligne-t-il: Le peuple invisible, sur les Algonquins, et Trou Story, un documentaire présentement à l'étape du montage sur l'histoire minière du Bouclier canadien, de la découverte du nickel à Sudbury en 1885 à nos jours, qu'il cosigne encore avec le cinéaste Robert Monderie. La tournée de L'existoire ne se mettra en branle qu'en février 2012. Desjardins et Fradette n'ont pas encore décidé qui les accompagnerait, mais ils cherchent des multi-instrumentistes.

Desjardins a déjà dit qu'il avait parfois l'impression que la forêt le passionnait davantage que la chanson, mais aujourd'hui, l'Action boréale, dont il est «l'Elvis président», ne l'accapare plus autant. «J'en suis encore le porte-parole, mais les dossiers forestiers sont devenus très techniques et, politiquement, c'est pas mal mieux aligné avec le nouveau régime forestier qui sera appliqué en 2013.»

Si l'album Kanasuta était lié à la cause de la forêt abitibienne, dans L'existoire, le chanteur engagé se manifeste surtout dans des chansons «colones» dont il a le secret: des portraits décapants, un peu baveux mais toujours drôles, généralement servis sur une musique country-western. Le grossier personnage de Développement durable, fier d'être ignorant («c't'un droit acquis») et qui méprise tout autant les Indiens et les écolos que ses propres enfants qu'il verrait bien en Agonistan - un peu plus, dit Desjardins, il les envoyait dans le sud-est de l'Euthanasie! - n'est pas que le fruit de son imagination. Le «club des ben d'même» dont il fait partie existe bel et bien, en Gaspésie. Tout comme «le toff d'la FTQ» que Desjardins écorche au passage avant que la chorale ne se lance dans un «so-so-so, sauce à spaghetti» bien senti: «Le gars de la FTQ, je l'ai vu devant moi dans une conférence à Rouyn. Il a dit: "Quand on me parle de 40 ans d'aire protégée, moi je vois un moulin qui ferme."» Roger Guntacker, avec son refrain aussi simplet qu'accrocheur et ses phrases irrésistibles («La haute fidélité, c'pour les systèmes de son»), fera sans doute un malheur en spectacle, comme son célèbre Bon gars. «Roger Guntacker, on est 15 à l'avoir écrite et les autres ne le savent même pas, dit Desjardins en pouffant de rire. Ce sont toutes des phrases que j'ai ramassées ici et là, chez mon ancien drummer, chez mon père...»

La phrase coup-de-poing sur laquelle se termine l'insolite Ils («Découvrez qu'une église, une cathérale, une mosquée, une banque, la seule lumière qu'elles produisent c'est quand elles passent.. au feu!») lui vient d'un graffiti anarchiste sur un mur de la cathédrale de Barcelone qu'il avait noté dans ses années de jeunesse. Au lancement, Desjardins a également chanté l'amusante Avec l'amour de Jésus, une déclaration d'amour à laquelle il mêle un «pack sack de héros», de Tarzan à Karl Marx en passant par Maurice Richard, Bouddha et les Beatles, pour mieux séduire sa belle. Au tout début de la chanson, Desjardins s'est interrompu pour nous conter une blague biblique tout indiquée en cette semaine sainte, puis il a pourfendu le gouvernement Harper et son ministre d'État des Sciences et de la Technologie, Gary Goodyear, créationniste avoué: «Il croit qu'on est issus d'Adam, l'homme qui a couché avec la première venue.»

L'autre Desjardins

En interview, Desjardins va plus loin: «J'ai comme l'impression que même mon métier est en danger avec un gars comme ça (Stephen Harper). On n'est pas dans les traditionnelles games politiques. C'est un homme sans compromis, au fond. Je me souviens avoir vu à la télévision qu'il voulait arrêter de subventionner les écoles de musique et donner plutôt 25$ à une petite fille pour qu'elle prenne des cours de violon. S'il est majoritaire, qu'est-ce qui va arriver au Conseil des arts, à l'ONF?»

N'allez pas croire pour autant que Richard Desjardins broie constamment du noir. Tenez, il m'a raconté qu'il planche sur une nouvelle chanson sur un gardien de sécurité qui a toujours fait ce métier et à qui il n'est jamais rien arrivé. Un homme qui pense sans doute que sa vie a été inutile, mais que Desjardins va rescaper en lui faisant vivre un amour «écoeurant».

Je lui rappelle que quand il a fait son entrée dans le Petit Larousse illustré au milieu des années 2000, il a dit: «Y a moi, pis y a Desjardins.» Alors, en 2011, comment se porte Desjardins?

«Il est de bonne humeur», répond son double avec un sourire qui en dit long.




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