Il n'y a rien à l'épreuve de Rufus Wainwright. Les quelque 1500 spectateurs qui s'étaient donné rendez-vous à l'église Saint-Jean-Baptiste vendredi soir en sont ressortis plus convaincus que jamais au terme d'un spectacle inclassable à l'image de cet artiste unique.

Alain De Repentigny LA PRESSE

Trois petits mois après son concert gratuit sur la grande scène du Festival de jazz qui tenait de l'événement, les attentes étaient élevées. Rufus les a surpassées. De retour dans cette église où il avait chanté le Requiem de Verdi à l'époque où il fréquentait l'Université McGill, il a fait la plus belle démonstration de l'étendue de ses talents et de son penchant pour l'excès.

Qui d'autre que Rufus peut chanter a cappella dans la pénombre une vibrante élégie funèbre à la mémoire de sa mère Kate McGarrigle (Candles) - qui donnait tout son sens au lieu choisi pour ce concert - puis, deux heures plus tard, déguisé en Apollon, danser dans l'allée centrale avec un Cupidon court vêtu pendant que les musiciens étirent sa chanson eurodisco Bitter Tears dans un numéro kitsch à souhait tenant à la fois de la bacchanale et de l'Halloween?

Tous les Rufus que l'on connaît étaient au rendez-vous vendredi: l'entertainer volubile, drôle et spontané, au costume zébré et aux verres fumés - «à la Michelle Pfeiffer de l'époque Scarface» a tenu à préciser la star -, le jeune coq qui lance une pointe à sa rivale Liza Minnelli «sans doute cachée dans un confessionnal» et lui cloue le bec de belle façon en reprenant en formation jazz The Man That Got Away, associée à sa mère Judy Garland; le compositeur et musicien de grand talent mieux servi que jamais par un groupe de sept acolytes polyvalents qui donnent de nouvelles couleurs à une chanson mille fois entendue comme Cigarettes and Chocolate Milk; et le chanteur qui n'a jamais autant ébloui que dans ce nouveau spectacle.

Disons-le carrément: ce fut une véritable fête des voix. Celle, tantôt puissante, tantôt aérienne, de Rufus, intense et passionnée dans la récente Song Of You que les spectateurs ont applaudie longuement, mais également celles de ses complices. Quelle belle idée d'avoir confié au guitariste et ami Teddy Thompson et à la choriste Krystle Warren le soin d'interpréter l'un après l'autre, avec pour seul accompagnement le piano d'Andy Burton, deux chansons de Kate McGarrigle (Saratoga Summer Song et I Don't Know)! On retiendra également les harmonies à trois (Rufus, Thompson et la choriste Charysse Blackman) dans la country One Man Guy de papa Loudon Wainwright III et surtout une version spectaculaire d'Everybody Knows de Leonard Cohen, dans laquelle Rufus, sa demi-soeur Lucy Wainwright Roche, le guitariste Sharief Hobley, Thompson et Warren ont chanté chacun un couplet avant de laisser s'éclater la spectaculaire Charysse Blackman.

Après Cohen, Rufus a emprunté à Vigneault Quand vous mourrez de nos amours qu'il avait l'habitude de chanter avec sa mère l'accompagnant au piano. Cette fois, ce sont la tante Anna McGarrigle, la cousine Lily Lanken et le mari de Rufus, Jorn Weisbrodt, qui se sont amenés depuis la nef pour faire les choeurs. Parmi les autres chansons mémorables de cette soirée, mentionnons Going To a Town, avant laquelle le chanteur a exhorté ses compatriotes à réélire Obama, et l'onirique Montauk, un véritable moment de grâce.