Retrouvailles espérées pour certains, premier rendez-vous inespéré pour d’autres, la soirée de vendredi à la salle Wilfrid-Pelletier en compagnie de MC Solaar représentait dans tous les cas une occasion rare et chargée.

Publié le 18 juin
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Il n’a fallu que quelques enjambées au pionnier du rap français, qui s’est fait dérouler un tapis rouge instrumental par un orchestre à cordes de Montréal, pour déclencher une ovation debout.

Complet et casquette, Claude M’Barali, de son vrai nom, est entré par la grande porte avec Qui sème le vent récolte le tempo, pièce-titre de son album inaugural, à la fois une claque et une leçon distribuée à la scène rap française au tournant des années 1990. De nombreux spectateurs sont restés en position verticale pour répondre au MC : « Qui sème le vent récolte le… ? » « Tempo ! »

« Au nom du père, du fils et de Claude, MC Solaar vous invite dans les rap partys. »

Le vétéran revenait offrir un « rap party » à Montréal après près d’un quart de siècle d’ermitage, de hiatus professionnels et de conflits contractuels – aujourd’hui résolus – avec la maison de disques Polydor. Les plus récents billets qu’il avait écoulés dans la métropole pour les Francos, au Métropolis plus précisément, étaient estampés du 22 juin 1998.

« La fin justifie les moyens », expliquera le MC né à Dakar sur ce titre tiré de Prose combat (1994), un deuxième album érudit truffé d’allitérations, de références jazz et savantes ainsi que d’allégories populaires.

Solaar y puisera aussi les désormais cultes Séquelles, Obsolète – tout le monde est debout –, La concubine de l’hémoglobine ou encore Nouveau Western. « Parfois la vie ressemble à une balle perdue / Dans le système moderne se noie l’individu / Pour rester lucide il s’abreuvait de Brandy / Désormais on brandit, télé, shit et baby », laissera tomber le poète-rappeur à deux kilomètres des festivités de la F1.

Le flow est intact : musical, précis, fluide, incarné.

Photo Denis Germain, Collaboration spéciale

MC Solaar

Étonnamment, parmi le public : beaucoup de jeunes qui gigotaient sur les tables à langer du Québec quand le rappeur mettait au monde ses plus grands succès. Plusieurs chantent au côté de leurs aînés, sans doute impliqués dans la passation. C’est particulièrement notable quand résonnent les premières notes des tubes de Qui sème le vent… : Victime de la mode – le public ne se fait pas prier : « tel est son nom de code ! », – Armand est mort, Caroline… Et que dire de Bouge de là, qui reçoit une réaction particulièrement enfiévrée, et propulse des centaines d’iPhone en mode vidéo dans les airs.

Au gré des classiques, les sièges de la salle Wilfrid-Pelletier n’ont subi que très peu d’usure, vendredi soir. Les plus motivés s’agglutinaient même dans les allées, de part et d’autre de la scène.

« Montréal, est-ce que ça va ? » « Je suis super content d’être à Montréal » : peu loquace, dans une mise en scène sobre et chaleureuse, l’as de trèfle a choisi d’être d’abord généreux dans sa musique. Il aura offert près de deux heures de fête déclinées en plus de 20 chansons.

Avec dans sa besace ses trois premiers albums fraîchement réédités, le versificateur n’a pas voulu s’asseoir sur sa réputation et tabler sur la nostalgie. Il a plutôt choisi de revisiter son répertoire de concert avec la formation jazz New Big Band Project, dirigée par le compositeur Issam Krimi. De quoi mettre en relief les foisonnantes expérimentations musicales – fignolées avec le duo BoomBass/Zdar et le DJ Jimmy Jay – qui nourrissent les premiers albums de Solaar.

Photo Denis Germain, Collaboration Spéciale

Mc Solaar était accompagné de cuivres, de cordes et de choristes vendredi.

Jazz, funk, hip-hop old school, chanson française… Le MC, accompagné de ses 3 « C » – cuivres, cordes, (excellentes et énergiques) choristes –, lie les genres tantôt avec flegme, main dans la poche, tantôt avec fougue, main découpant le tempo. Il flotte sur scène, s’amuse avec sa trentaine de chanteurs et musiciens, dodeline gaiement.

Quand MC Solaar a souligné qu’« on s’approchait de la fin », la foule a hué spontanément. Des récriminations d’amour, certes. Il restait en fait six chansons, dont quatre offertes en rappel, parmi lesquelles la récente Sonotone (Géopoétique, 2017) et l’ultime Temps mort, extraite de Prose combat. « Pause, faut que je me repose, temps mort ! »

Après le concert de vendredi, ils seront légion à espérer que, cette fois, le repos du guerrier loin de Montréal ne dure pas un quart de siècle.