Après les quatuors Jerusalem et de Crémone, c’était au tour du jeune Quatuor Dover de se produire à Montréal. Le moins qu’on puisse dire avec ce dernier, c’est que la valeur n’a pas attendu le nombre des années.

Emmanuel Bernier Collaboration spéciale

Formé en 2008 au prestigieux Curtis Institute de Philadelphie — où il est dorénavant ensemble en résidence —, le Quatuor Dover (nom inspiré de l’œuvre Dover Beach de Barber) a commencé à attirer l’attention lors de sa victoire tous azimuts au Concours international de quatuor à cordes de Banff en 2013.

Le programme qu’il avait préparé pour le public de la salle Bourgie était a priori austère : une partition de jeunesse de Zemlinsky (le Quatuor no 1 en la majeur, opus 4) — qui est surtout passé à l’histoire comme professeur de Schoenberg —, un quatuor contemporain et une œuvre de Brahms (le Quatuor no 2 en la mineur, opus 51). Ce dernier a beau être un des plus grands compositeurs de musique de chambre, ses quatuors à cordes ne figurent pas parmi ses œuvres les plus accessibles ni les plus entendues.

Mais les Dover pourraient nous jouer n’importe quoi et on en redemanderait. Les quatuors qui jouent de nos jours avec une telle qualité technique doivent se compter sur les doigts d’une main, disons deux pour être généreux. Eux enchaînent un programme exigeant d’une heure et demie sans pause, sans même aller boire une gorgée d’eau. On ne sent aucun signe de fatigue, même dans la robuste partition brahmsienne de la fin. Du début à la fin, tout est absolument impeccable.

PHOTO ROYCOY, FOURNIE PAR LA SALLE BOURGIE

Camden Shaw, Joel Link, Milena Pajaro-van de Stadt et Bryan Lee, du Quatuor Dover

Les débuts de concert sont souvent difficiles pour les ensembles de musique de chambre, qui prennent parfois plusieurs minutes pour trouver leurs marques. Ce n’est pas le cas ici. Tout se tient dès les premières mesures.

Ce qui frappe également, c’est la qualité du premier violon Joel Link. Son jeu est comme un faisceau de lumière qui guide le quatuor tout au long du récital. La qualité du vibrato, la force du leadership, tout impressionne chez le jeune Américain.

Ses collègues sont loin d’être en reste. Il fallait voir l’altiste Milena Pajaro-van de Stadt et le violoncelliste Camden Shaw enchaîner un difficile trait à l’unisson dans le deuxième mouvement du quatuor de Zemlinsky. On aurait cru entendre un seul instrument !

Ces qualités individuelles conjuguées à une écoute de chaque instant donnent une sonorité chatoyante, presque orchestrale. Cela s’entend notamment dans le Brahms, plus particulièrement dans le premier mouvement, où le tempo plutôt modéré adopté par l’ensemble permet de faire chanter au mieux les instruments. Les deux derniers accords du même mouvement sont tellement sonores, puissants, qu’on se retient d’applaudir.

Dans le mouvement lent du quatuor de Zemlinsky, les musiciens savourent à plein les harmonies crépusculaires, soulignant les ombres et lumières de la partition. Idem dans le mouvement précédent.

Une infime réserve : le trio du troisième mouvement de Brahms était peut-être joué un peu trop dans la corde, pas assez « leggiero » comme demandé par le compositeur.

La pièce contemporaine, le Quatuor no 2 de la compositrice cubano-américaine Tania León, a été livrée avec la même perfection technique et le même engagement expressif. La partition en trois mouvements alterne entre passages consonants et dissonants, explorant les nombreux modes de jeu possibles — ostinatos en pizzicato du violoncelle évoquant la guitare, harmoniques et pizzicatos à la Bartók (la corde claque sur la touche — et cultivant à foison les imitations serrées et les effets de tuilage (les musiciens se passent le relais pour une ligne mélodique ou un accord).

Du grand, du beau quatuor.