Près de 10 ans après la sortie de son premier disque, Born to Die, Lana Del Rey a fait paraître vendredi son huitième opus, Blue Banisters. Si elle a gravé son nom dans les archives de la culture pop, la mystérieuse et prolifique chanteuse a aussi suscité critiques et controverses. Retour sur le phénomène Lana Del Rey.

Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

L’esthétique Del Rey

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Lana Del Rey au festival Osheaga à l’été 2016

Lorsque Lana Del Rey est arrivée dans le paysage musical, sa sad girl aesthetic (l’esthétique de la fille triste), qu’elle n’a jamais délaissée, a captivé l’attention de toute une génération. « Ce style où la musique est beaucoup axée sur les paroles et les histoires, le côté un peu pin-up, inspiré des années 1950 et 1960, un peu folk, c’était dans l’air du temps », fait observer Béatrice Gaudet, étudiante à la maîtrise en littérature à l’UQAM et collaboratrice pour la revue Pop-en-stock.

À la même époque, des chanteuses comme Katy Perry ou Kali Uchis, dit-elle, présentaient un style similaire, bien que moins mélancolique. Au Québec, c’était les débuts de Cœur de pirate, qui, elle aussi, s’ancrait dans ces tendances. « Mais Lana en est l’archétype ; il n’y a pas beaucoup d’artistes qui ont poussé cette esthétique aussi loin et qui en sont aussi emblématiques, dit Béatrice Gaudet. Même si ça fait seulement 10 ans, on est en mesure de bien sentir l’influence que Lana a eue sur le paysage culturel. »

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L’influence de Lana

PHOTO DARREN GERRISH/BFC, ARCHIVES GETTY IMAGES

Lana Del Rey, en 2018

L’esthétique Lana Del Rey se rapporte d’abord et avant tout à sa musique. Sa pop cinématographique, marquée par un timbre rétro, a emprunté des sonorités au jazz, au folk, au hip-hop, au fil des années. Les thèmes qu’elle aborde sont récurrents : les relations avec des hommes (souvent plus vieux) qui la traitent mal, ses problèmes de santé mentale, la drogue, la mort, la violence... « Elle se décrit comme une femme fragile, vulnérable et à l’écoute de ses émotions. Elle écrit à propos de sujets plus sombres, ce qui ne se faisait pas vraiment avant qu’elle n’arrive », fait remarquer Béatrice Gaudet.

Sa marque de commerce si distincte en a guidé plus d’un. « Ce que Lana a fait n’a pas nécessairement été repris dans son ensemble, mais le fait d’aborder des thèmes lourds dans sa musique, c’est un legs direct à ce que fait Billie Eilish, qui elle-même reconnaît que Lana Del Rey l’a inspirée, note Béatrice Gaudet. On a aussi The Weeknd, qui parle de sa dépendance [aux drogues], ou la chanteuse SZA, qui parle d’amour qui n’est pas réciproque et d’affection pour des hommes mariés qui ne lui donnent pas ce qu’elle mérite. »

On sent même, sur le plan de la voix de Del Rey, « très suave et très grave », qu’elle a pu avoir une influence directe sur le style de Lorde, ajoute Béatrice Gaudet.

Mal-aimée, mais acclamée

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE L’ARTISTE

Le choix du couvre-visage en résille n’a pas impressionné les fans de Lana Del Rey pendant la pandémie.

Lana Del Rey glamourise les relations toxiques et l’abus : c’est un reproche qui lui a souvent été fait et c’est quelque chose dont elle s’est toujours défendue, se disant victime de critiques qui s’acharnent. Selon Béatrice Gaudet, la présence de Lana Del Rey dans le paysage culturel « a été bien mieux reçue que ce que Lana fait croire ».

Elle dit souvent que personne ne la comprend, qu’elle est une artiste en marge de l’industrie. Elle dit que les autres femmes la détestent. Mais si on regarde le succès de ses albums, on peut voir que les paroles de ses chansons ont rejoint beaucoup de gens.

Béatrice Gaudet, étudiante à la maîtrise en littérature à l’UQAM

Mais Lana Del Rey s’est elle-même embourbée dans des controverses un peu plus profondes ces derniers temps. En mai 2020, elle a publié un long texte sur Instagram, se plaignant d’être trop souvent critiquée alors que d’autres artistes féminines ont du succès en chantant sur « le fait d’être sexy, de se dénuder, de baiser, de tromper, etc. ». Elle a alors cité Doja Cat, Ariana Grande, Camilla Cabello, Cardi B, Nicki Minaj et Beyoncé, soit majoritairement des femmes de couleur. « En plein milieu du mouvement Black Lives Matter, [...] ç’a été très mal reçu et avec raison, parce qu’il y a toujours eu de la place pour les femmes blanches qui ressemblent à Lana Del Rey dans la culture pop », affirme Béatrice Gaudet.

Le personnage fait polémique, mais la musique, elle, fait de plus en plus consensus. Au cours des dernières années, ses albums ont été encensés par la critique. D’abord quelque peu incomprise par les médias, Lana Del Rey a renversé la vapeur, notamment grâce à l’excellent disque Norman Fucking Rockwell ! (2019). L’album Blue Banisters, paru vendredi, est également très bien reçu, quelques mois seulement après le succès de Chemtrails Over the Country Club.

L’héritage de Lana Del Rey

CAPTURE D’ÉCRAN DU VIDÉOCLIP FUCK IT I LOVE YOU (NORMAN FUCKING ROCKWELL !)

Lana Del Rey dans le vidéoclip de Fuck It I Love You, chanson tirée de l'album Norman Fucking Rockwell !

« Je ne pense pas qu’elle pourra reproduire le niveau de succès commercial qu’elle a connu avec Born to Die, mais ce n’est pas quelqu’un qui fait de la musique pour connaître le succès », estime Béatrice Gaudet. Surtout, « elle a marqué l’adolescence de beaucoup de gens et l’adolescence est une période où nos impressions musicales sont très fortes, dit-elle. Les gens l’ont associée à une période importante de leur vie ».

Personne ne peut prédire l’avenir, mais Béatrice Gaudet estime que l’empreinte que Lana Del Rey a laissée sur son époque, particulièrement au début des années 2010, est indélébile. Et si on regarde vers l’avant ? « Elle sera peut-être moins une Madonna [qui se réinvente sans cesse] et plus une Céline Dion, dans le sens où elle a trouvé son créneau, et sa signature artistique très forte va lui permettre de connaître du succès encore très longtemps, note Béatrice Gaudet. Il reste à voir si ce sera un succès populaire et commercial, ou bien auprès de ses fans loyaux et fidèles. »

Blue Banisters : notre verdict

IMAGE FOURNIE PAR UNIVERSAL

L’album Blue Banisters

Blue Banisters sonne comme un ramassis de toutes les chansons que Lana Del Rey a écrites au cours des dernières années et qui ont été écartées de peu des albums qu’elle a fait paraître. Et quel magnifique ramassis ! Il n’y a aucune unité, aucune réelle cohérence, sur ce disque. Pourtant, la plupart des pièces, individuellement, parviennent à franchement nous convaincre.

On trouve sur Blue Banisters du Lana Del Rey de toutes les époques. Les ballades au piano ne manquent pas, les refrains mélancoliques et la touche cinématographique non plus. Mais à l’écoute des paroles, on sent une envie d’être plus ancrée dans ce qui l’entoure et non plus seulement dans ce que l’amour lui fait subir. La mention de Black Lives Matter sur la géniale Textbook semble quelque peu forcée, mais on accorde quelques points pour l’effort.

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Ce huitième album de Lana Del Rey en 10 ans amène surtout un côté autobiographique qui semble plus authentique que jamais. C’est peut-être pour cela que les genres se mélangent, parce qu’on nous raconte des époques et que la musique évolue au fil du récit. La plume de Lana Del Rey fait de nouveau des ravages.