Il y a 30 ans, le milieu de la musique classique était encore bien coincé. Parler au public pendant un concert, c’était comme interrompre la messe. Le principe était simple et absolu : la musique doit tout dire.

Catherine Perrin
Catherine Perrin Collaboration spéciale

Récemment, j’ai eu le plaisir de présenter le brillant violoncelliste Stéphane Tétreault à un groupe d’immigrants en francisation que je rencontrais. Son jeu charismatique a touché droit au cœur. Mais son aisance à communiquer avec les étudiants et son ouverture m’ont aussi renversée. Il faut dire que je le revoyais à 11 ans, alors que son professeur, Yuli Turovsky, nous l’emmenait pour la première fois comme soliste, avec I Musici de Montréal. Déjà impressionnant au violoncelle, le garçon timide n’avait pas dit un mot.

Je lui ai demandé comment la métamorphose s’est opérée : « Honnêtement, au début, ça me stressait beaucoup plus de parler que de jouer, mais j’ai décidé que c’était important de pouvoir m’adresser au public. Mon père, qui me suivait partout, le pensait, et j’ai été marqué par l’aisance qu’avait Yannick Nézet-Séguin à le faire, par l’impact que ça avait sur les spectateurs. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LAPRESSE

Le violoncelliste Stéphane Tétreault

Ce contact devient un outil pour le grand pianiste Charles Richard-Hamelin : « J’aime beaucoup parler aux gens, au tout début d’un récital, ça brise la glace et je me sens plus à l’aise en commençant à jouer. S’il n’y a pas de notes de programme, j’aime aussi introduire chaque œuvre en donnant quelques détails sur leur contenu et leur contexte. » Avec la pandémie qui s’étire, les programmes imprimés sont en voie de disparition : les musiciens seront peut-être de plus en plus nombreux à prendre le relais !

Mathieu Lussier, directeur artistique d’Arion orchestre baroque, est un de ceux qui aiment briser la glace : « À chaque concert, quelqu’un, dans la salle, en est à sa première expérience, arrivant avec un peu d’appréhension, pensant ne pas avoir ce qu’il faut pour apprécier la musique classique. Quelques mots suffisent à faire tomber une partie des barrières. » Un peu d’humour, et la détente s’installe, en effet. Je l’ai souvent constaté, je l’avoue, partageant ma vie avec Mathieu. « Le défi, c’est de rejoindre les nouveaux publics, sans perdre ou froisser le fidèle auditeur. C’est un exercice parfois périlleux, mais qui a dit que c’était facile de monter sur scène ? »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Le chef d’orchestre Jean-François Rivest

Il faut effectivement trouver un équilibre, selon Jean-François Rivest, actuel directeur musical d’I Musici de Montréal : « Si c’est fait à moitié ou de manière timide, ça ne sert pas à grand-chose. Si on parle trop, ça peut devenir ennuyeux pour le public qui veut entendre de la musique plus qu’une conférence. » Mais Jean-François est un communicateur éloquent qui, depuis 30 ans, intervient une fois ou deux dans chaque programme. Le résultat est immédiat.

J’ai reçu littéralement des centaines de commentaires positifs de spectateurs. Les pistes d’écoute et le point de vue personnel de l’artiste permettent d’élargir l’imaginaire du public.

Jean-François Rivest, directeur musical d’I Musici de Montréal

Faut-il pour autant toujours parler ?

Bernard Labadie, chef fondateur des Violons du Roy, est catégorique : « Jamais avant une œuvre majeure comme la Passion selon saint Matthieu, ou la Messe en si mineur de Bach. Rien de ce que je pourrais exprimer avec des mots n’ajouterait à la grandeur ou à la profondeur de ces œuvres. Elles ont besoin de l’humilité de leurs interprètes, et pour moi, ça commence par le silence qui précède le premier accord. »

Une autre solution peut alors apparaître : la conférence préconcert. Bernard Labadie se prête volontiers à l’exercice, tout comme Mélanie Léonard, directrice musicale des orchestres de Sudbury et du Nouveau-Brunswick. Charles Richard-Hamelin accepte aussi ce genre d’invitation, quand il doit jouer un concerto avec orchestre.

Mais son actuelle tournée européenne lui offre moins de contacts de ce genre : « Il y a la barrière de la langue, en Pologne et en Allemagne, mais même à Lyon, je me suis abstenu, comme des notes de programme très complètes étaient disponibles. »

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Le pianiste Charles Richard-Hamelin au Palais Montcalm

La magnifique soprano Karina Gauvin a déjà senti une résistance en France : « À Paris, un critique qui avait aimé mon récital a tout de même rouspété parce que je parlais au public entre les groupes de mélodies… Quand on transcende les vieilles convenances, ça ne fait pas l’affaire de tous ! »

Pour Karina, le dialogue détendu en plein concert est pourtant la formule gagnante. Jadis, elle a fait ses premières tournées pour les Jeunesses musicales du Canada (JMC), dont c’est la signature. La capacité des musiciens à communiquer est un critère de sélection, et on les guide dans leur préparation.

Après avoir travaillé pour les JMC, Gisèle Côté, directrice générale et artistique d’Aramusique, a quant à elle transposé cet esprit à Repentigny : « Tous les artistes que j’ai engagés depuis sept ans ont partagé leurs commentaires, les histoires des œuvres et leurs propres parcours avec un public enchanté, qui en redemande. Je crois que c’est une des clés pour développer et fidéliser un public : la popularité de nos concerts, en croissance depuis 2014, en est la preuve. »

Pour la cheffe Mélanie Léonard, « la musique est une expérience à la fois esthétique, émotionnelle, philosophique même, et surtout humaine. Le lien avec le public doit être nourri, pas seulement par la musique, mais aussi par le contact qu’on établit en s’adressant à lui ».

Pourtant, Rafael Payare n’a pas dit un mot lors du magnifique concert d’ouverture de sa première saison à la tête de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). C’est après le concert qu’on me l’a signalé : j’avais reçu beaucoup en musique, sans remarquer l’absence de contact verbal. Mais par curiosité, j’ai posé la question à Marianne Perron, directrice de la programmation : le nouveau chef a-t-il l’intention de nous parler ? « Il va le faire éventuellement, pour certains programmes ou certaines œuvres. » Du côté de l’OSM, la souplesse est le mot clé : « Aucune obligation, ça doit être naturel et sincère. »

Elle précise qu’il continue, entre-temps, de travailler son français.

Pour les entendre jouer en concert… et parler

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