Ce fut le premier groupe de rock entièrement féminin à enregistrer un album. Mais l’Histoire les avait oubliées… Jusqu’à aujourd’hui.

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Question du jour : quel est le premier groupe de rock entièrement féminin ayant enregistré un album ?

The Bangles ? The Gogo’s ? The Runaways ? Vous n’y êtes pas.

Ce groupe s’appelait Fanny. Et il vient de refaire surface à la faveur du documentaire The Right to Rock, qui sera présenté ce mercredi au festival Pop Montréal, en présence de son extraordinaire guitariste June Millington, 72 ans.

Un demi-siècle après le premier album de Fanny, on se demande encore comment ce quatuor a pu passer à côté de la gloire.

Elles avaient la gueule, le look, l’attitude. Elles avaient le groove, le son, les riffs. Elles composaient leurs chansons et étaient soutenues par une maison de disques puissante (Reprise), qui leur a permis de tourner jusqu’en Europe.

Cerise sur le gâteau : elles furent d’authentiques pionnières, ce qui aurait dû leur valoir il y a longtemps une place dans le grand livre du rock.

Mais non. Le destin – ou la malchance – en a décidé autrement.

PHOTO LINDA WOLF, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Panneau publicitaire faisant la promotion du groupe à Hollywood, en 1970

« Elles étaient beaucoup trop en avance sur leur temps », déplore tout simplement Bobbi Jo Hart, qui a réalisé le documentaire The Right to Rock.

La cinéaste montréalaise va plus loin.

Elle n’hésite pas à comparer Fanny aux suffragettes qui se sont battues pour le droit de vote des femmes. Bien qu’oubliées, les membres de Fanny ont été selon elle de véritables défricheuses, sans qui le rock au féminin ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui.

« Fanny ne s’est pas battu pour le droit de voter, mais pour le droit de rocker », dit-elle, visiblement fière de son parallèle.

Toujours les fringues…

Formé à la fin des années 60 par les sœurs June et Jean Millington, Fanny n’avait rien d’une création de marketing. Ses quatre membres étaient d’authentiques musiciennes et de vraies rockeuses.

Mais le groupe avait quand même conscience d’être une sorte de porte-étendard pour le mouvement féministe en ébullition des années 70.

PHOTO LINDA WOLF, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Jean et June Millington

« On réalisait certainement ce qu’on représentait. Et c’est justement pour ça qu’on n’avait pas le choix d’être toujours à notre meilleur niveau », raconte June Millington, jointe chez elle à Goshen, au Massachusetts, où elle s’occupe d’une école de musique pour les jeunes filles.

La guitariste insiste sur le fait que Fanny a dû travailler encore plus fort pour faire sa place dans un monde d’hommes. Ses chansons n’étaient pas particulièrement féministes, même si elles abordaient la réalité des femmes de l’époque (sexualité, pilule contraceptive, égalité hommes-femmes). Mais pour June, le simple fait de faire du rock était en soi une affirmation politique.

Tout ce qu’on faisait était un geste politique [statement]. On participait à la révolution.

June Millington

June regrette seulement que Fanny n’ait jamais été vu autrement que comme un groupe de rock féminin, alors qu’il transcendait largement cette étiquette.

« Bien sûr, c’était inévitable, ajoute June. C’est ce que nous étions. Un groupe de filles. Mais les journalistes n’allaient jamais plus loin. C’était toujours les mêmes questions ennuyeuses et condescendantes sur les fringues et le fait d’être des filles avec des guitares, alors qu’on aurait voulu être acceptées pour nos aptitudes musicales. »

Au Temple de la renommée ?

Vu comme une curiosité, plutôt que comme un groupe rock de plein droit, Fanny a manifestement souffert de cette incompréhension.

Surmenée, June a quitté le groupe en 1973, laissant sa place à Patti Quatro, sœur de Suzi Quatro, une autre légende du rock féminin. Fanny aura au bout du compte enregistré cinq albums et même connu un petit succès (Butterboy) avant de se dissoudre dans la brume (même si les sœurs Millington n’ont jamais cessé de jouer).

PHOTO MARITA MADELONI, FOURNIE PAR POP MONTRÉAL

Fanny en 2018. De gauche à droite : Jean Millington, Brie Howard et June Millington

Le film The Right to Rock retrace cette étonnante histoire, et témoigne de la reformation du groupe, qui a enregistré de nouvelles chansons en 2018, sous le nom de Fanny Walked the Earth, sans pouvoir donner suite, à cause des ennuis de santé de Jean Millington.

Il pose aussi, de façon plus générale, la question de la place des femmes dans le rock, alors que seulement 8 % des membres du Temple de la renommée du rock’n’roll sont de sexe féminin. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le groupe Fanny n’y a d’ailleurs jamais été intronisé, ce qui sidère Bobbi Jo Hart.

« Il est temps que le monde leur donne cet espace de respect », lance la documentariste.

Son film aidera peut-être la cause. La projection de mercredi soir sera suivie d’une performance du groupe rock féminin NOBRO, auquel se joindra June Millington.

Il doit ensuite prendre l’affiche au cinéma du Parc, du 18 au 21 octobre, après avoir reçu le prix du public au plus récent festival Hot Docs. Non, l’histoire de Fanny n’est pas terminée.

Visionnez la bande-annonce de Fanny : The Right to Rock Consultez le site de Pop Montréal