Trente ans après la sortie de Nevermind, de Nirvana, le bébé nu photographié sur la couverture de l’album poursuit les membres du groupe au civil, alléguant que la célèbre photo constitue de la « pornographie juvénile ». En matière criminelle, ce dossier ne tiendrait pas la route. N’empêche, la prudence est de mise lorsqu’on publie des photos d’un bébé dans son plus simple appareil, sur une pochette de disque… ou sur les réseaux sociaux.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Il s’appelle Spencer Elden. Si vous n’en avez jamais entendu parler, il est fort possible que vous l’ayez déjà vu flambant nu : c’est lui, le bébé sur la couverture de Nevermind, l’album iconique de Nirvana qui a révolutionné la scène du rock alternatif dans les années 1990. On voit le petit Spencer à l’âge de 4 mois, immergé dans une piscine bleue, les yeux ouverts et les bras tendus vers un billet de 1 $ en surimpression.

Les membres de Nirvana et leur maison de disque ont « intentionnellement commercialisé de la pornographie juvénile de Spencer et tiré parti de la nature choquante de son image pour faire leur promotion et promouvoir leur musique à ses dépens », est-il écrit dans une réclamation remplie en Californie, dont des extraits ont été publiés dans le New York Post et sur le site internet de la BBC. Selon l’avocat de Spencer Elden, Robert Y Lewis, l’ajout du dollar en surimpression fait paraître le poupon comme un « travailleur du sexe ». Il prétend qu’il y a là violation des lois fédérales américaines sur la pornographie juvénile.

Mettons une chose au clair : malgré l’utilisation de termes forts associés au droit criminel (« pornographie juvénile », « exploitation sexuelle commerciale »), ce dossier est de nature civile. Spencer Elden, artiste de 30 ans établi à Los Angeles, réclame 150 000 $ à chacune des 15 personnes impliquées dans la production de l’album, y compris la succession de Kurt Cobain. Pour avoir gain de cause, Spencer Elden, dont le père était un ami du photographe, devra démontrer qu’il y a eu une faute (il allègue que le groupe n’a pas respecté son engagement de masquer les parties génitales du nourrisson sur la photo), un dommage et un lien de causalité entre la faute et le dommage.

« Peut-être qu’il pourrait avoir gain de cause au civil, bien qu’à mon avis, il ait une grosse côte à remonter avant de démontrer qu’il y a eu préjudice. Mais en matière criminelle, je ne vois rien », indique l’avocat criminaliste Richard Labrie.

L’album a été conçu dans un contexte artistique, et non dans un but sexuel, et la photo en question ne [satisfait] pas [aux] critères de la pornographie juvénile. Sinon, tous les gens en possession de cet album-là pourraient être accusés, ici au Canada, de possession de pornographie juvénile. C’est absurde.

Richard Labrie, avocat criminaliste

Richard Labrie cite l’exemple de l’auteur Yvan Godbout et de son éditeur, acquittés en septembre 2020 après qu’ils eurent été accusés d’avoir produit de la pornographie juvénile dans le roman d’horreur Hansel et Gretel : l’intention, là non plus, n’était pas sexuelle, rappelle MLabrie.

Dans le monde de la musique, d’autres couvertures d’album ont montré des enfants nus : la pochette de l’album House Of The Holy, de Led Zeppelin, montrait des enfants blonds nu-fesses, tandis que celle de Blind Faith, du groupe éponyme, exhibait le buste d’une adolescente.

De nombreux dommages

Dans le passé, Spencer Elden s’est prêté au jeu de recréer la photo pour les 10e, 17e, 20e et 25anniversaires de l’album iconique de Nirvana. Dans une entrevue accordée en 2016, le jeune homme évoquait cette idée que tant de personnes l’aient vu nu, alors qu’il était bébé.

« Je suis allé à un match de baseball le jour de l’ouverture des Dodgers, et je regardais tout le monde, et à un moment, je me suis dit : « Mec, tous ces gens ont vu mon pénis de bébé quand j’étais bébé. » C’est assez fou. Ce serait bien d’avoir une pièce de 25 cents de chaque personne qui a vu mon pénis de bébé, mais il y a toutes sortes calembours que vous pourriez lancer là-dessus… peut-être que cela n’a pas d’importance. C’est cool de faire partie de cette recette du succès. »

Regardez l’entrevue (en anglais)

Dans sa réclamation, Elden Spencer soutient aujourd’hui avoir subi des « préjudices permanents », notamment une « détresse émotionnelle extrême et permanente avec des manifestations physiques », une « interférence avec son développement normal et ses progrès scolaires », une « perte de la capacité à gagner sa vie » et des « dépenses passées et futures pour traitement médical et psychologique ».

Sans commenter le cas précis d’Elden Spencer, la sexologue et psychothérapeute Jennifer Pelletier souligne que la publication de photos intimes en l’absence de consentement peut avoir plusieurs impacts.

Les personnes concernées peuvent présenter des symptômes de dépression, d’anxiété, des difficultés sur le plan des relations, de la confiance, de l’intimité et de la sexualité. « Ça peut aller jusqu’au syndrome de stress post-traumatique », indique Jennifer Pelletier, qui souligne que ces symptômes peuvent survenir des années plus tard.

Même si la photo a été prise alors que la personne avait 4 mois ? « La personne le sait que c’est elle, nue, qu’elle a été vue par des millions de personnes et que ça se perpétue dans le temps. Même si elle voulait que cette image disparaisse, que les gens n’aient plus accès à son intimité physique et corporelle, elle n’a aucun contrôle là-dessus. C’est ce qui peut être très anxiogène. »

Jennifer Pelletier invite les parents à faire aussi preuve de prudence. Sans mauvaise intention, des parents publient des photos de leurs enfants dans le bain ou encore sur la plage en costume de bain. Il leur arrive aussi de publier des photos du corps de leurs enfants sur des groupes Facebook pour poser une question sur un problème cutané, par exemple. « Une fois qu’on a mis ces photos sur le web, on n’a aucune idée qui peut tomber là-dessus, rappelle Jennifer Pelletier. Juste le fait de voir le corps de l’enfant nu, sans nécessairement voir les parties génitales, ça peut être utilisé à des fins pornographiques. »

L’album Nevermind, qui inclut des succès comme Smells like Teen Spirit, Come as You Are et Lithium, s’est vendu à 30 millions d’exemplaires.